Plus loin que le grand arc de la baie, au lieu même où Tuti, jadis, contemplait les astres, s'élevait un faré construit depuis une centaine de lunaisons, par d'autres étrangers. On le nommait déjà le faré Piritané. Un coup de vent l'avait décoiffé de sa toiture de feuilles; mais les pieux énormes, consolidés à leur base de blocs de corail, avait tenu ferme autant que des poteaux d'offrandes, et les palissades de planches habilement ajustées demeuraient impénétrables. Pomaré le fils en avait laissé l'usage aux nouveaux arrivants.

Les hommes blêmes s'empressaient autour de cette bâtisse. Ils descendaient en grand nombre du navire, débarquant ces outils de fer brillant qui façonnent le bois comme une mâchoire écorce le uru; ces haches effilées dont le tranchant vient à bout des plus gros arbres; ces clous jaunes qui unissent, mieux que des tresses napé, les bordages de pahi. Térii s'étonnait que l'on confiât à des serviteurs d'aussi précieux instruments. Mais il s'indignait à voir ces serviteurs charger des fardeaux sur leurs têtes—et la tête est sacrée! Quel mépris de soi-même nourrissaient-ils, ces hommes bas, pour s'infliger une aussi grave insulte!

Incessamment, les petites pirogues rondes et creuses, par où les étrangers atterrissent, retournaient au navire et s'emplissaient encore. Sans bruit ni confusion, avec des gestes adroits, chacun venait prendre, aux flancs du grand faré, sa part de travail: et chacun travaillait! Autour d'eux, les serrant de près, les riverains considéraient avec étonnement ces gens blêmes, qui, depuis douze journées, persistaient dans leur œuvre.

—«Douze journées!» Térii, incrédule, regarda l'interlocuteur. C'était un possesseur-de-terres, de corpulence noble, digne de foi. Sans perdre de l'œil les amusantes allées des hommes singuliers, il renseignait complaisamment le haèré-po:

—Tout d'abord, on leur avait offert main-forte, à ces étrangers agités. Les hommes robustes, ceux qui vont récolter les régimes de féï, roulaient, à leur intention, des troncs d'arbres. Les plus habiles façonneurs-de-coques, fiers de leur emploi, équarrissaient avec ardeur. Des manants tressaient les fibres du haari pour assembler la toiture, et des pêcheurs, courant sur le rivage, aidaient au déchargement des bateaux.

Ainsi le temps de deux journées. Vers la troisième nuit, on s'étonna que l'ouvrage ne fût point terminé. Puis on attendit des présents d'amitiés de ces gens-là qu'on avait traités en amis. Ils distribuèrent des grains brillants, des étoffes et des clous, mais réclamaient avec âpreté deux haches disparues. Haamanihi les rapporta: il les avait choisies, assura-t-il, pour les semer dans la terre, en offrande à Hiro: le Dieu les aurait fait germer.—Au cinquième jour, l'œuvre n'avançait plus. Les assistants défaillaient, et surtout l'enthousiasme. Puis les étrangers proposèrent deux pièces d'étoffes à chaque fétii. Personne n'en voulut. Mais eux-mêmes se démenaient davantage: «comme ils font toujours...», conclut le possesseur-de-terres.

Cependant, les riverains de Matavaï devisaient par petits groupes, mangeaient, regardaient, riaient, devisaient encore.—Térii se promit de les imiter durant une lunaison, pour surveiller à loisir les manœuvres hostiles. Mais tous ces entretiens laissaient fort indécis les pensers de ses entrailles.

Le soir tombait. Les étrangers, emportant leurs précieux outils, regagnaient la grande pirogue noire. Alors, à la fraîcheur de la brise terrestre, les interminables parlers nocturnes passèrent librement de lèvres en lèvres. On s'égayait des nouveaux-venus; on marquait leurs gestes étroits et la rudesse de leur langage. Peu à peu les gens se coulaient au pied de la bâtisse, déroulaient des nattes et s'étendaient, non sans avoir palpé les recoins où découvrir peut-être quelque débris de métal dur, oublié. Des torches de bambous s'allumaient, dont les lueurs fumeuses allaient, dans le sombre alentour, jaillir sur la muraille blanche. Des femmes, accroupies sur les talons, les paupières basses, la gorge tendue, commencèrent à chanter. L'une, dont la voix perçait les autres voix, improvisait, sur les immuables mélodies, une parole neuve reprise avec entrain par ses compagnes. De robustes chœurs d'hommes épaulaient ses cris, marquaient la marche du chant, et prolongeaient sourdement, dans l'ombre, la caresse aux oreilles épanchée par les bouches harmonieuses: on célébrait les étrangers blêmes sur un mode pompeux à la fois et plaisant.

Dans un silence, Haamanihi harangua la foule. Il invitait à servir les hommes au nouveau-parler:—«Il serait bon de leur offrir de grands présents. Que les porteurs-de-féi devancent le jour, et montent recueillir des fruits; qu'ils amarrent des cochons-d'offrande. En dépit d'autres dons les accepteront-ils, ces étrangers qui refusent des femmes! Voici: dix hommes de la terre Papénoo marcheront à la montagne et rapporteront vingt régimes de féï. Dix autres hommes de la terre Arué pêcheront avec des torches, dans la baie. Quand les Piritané auront achevé leur faré-de-prières, et qu'ils sacrifieront à leurs atua, eh bien! on redoublera les présents!» Le chef de Papénoo se leva:—«Il est bon que dix hommes de la vallée courent avant le jour dans la montagne...» Un prêtre de Piraè haranguait ses compagnons. Dans la foule, des gens empressés criaient aussi:—«Il est bon de récolter du féi pour les étrangers...». Puis, un à un, les chants s'éteignirent. La nuit étendue, plus froide, coulant un alanguissement sur les visages, assourdit bientôt les parlers des vivants.