—«Ton appétit est satisfait?

—Je suis empli», répondit aimablement Térii. Et il éructa deux fois pour convaincre son hôte. Puis tous deux s'endormirent.

Mais, dès son réveil, le haèré-po s'impatienta:

—«Où sont-ils, enfin, ces étrangers?

—Pas loin d'ici. Leur grande pirogue est amarrée dans la baie Matavaï, pour longtemps!

—Matavaï!»

Térii connaissait, par les récits des Maîtres, la large baie hospitalière et libre, ouverte, sans récif, vers la mer extérieure, pour accueillir au hasard des vents tous les hommes blêmes aux labeurs mystérieux. C'est à Matavaï que le chef étranger Tuti, campé sur la rive, considérait les étoiles à travers un gros bambou jaune et luisant. Un jour il le dressa vers le soleil et dit au grand-prêtre Tupaïa, son fétii, que «l'étoile Taürua s'apprêtait à traverser la Face de Lumière». Il ajouta que ce coup d'œil, sans plus, avait déterminé sa venue dans l'île; que les savants Piritané, au moyen de nombres figurés par des signes et combinés entre eux, en concluraient combien de pas distancent du soleil la terre Tahiti: Tupaïa ne l'avait pas cru. Tupaïa savait pourtant ce qu'ignorent le reste des hommes, fussent-ils prêtres de rang premier. Mais c'était une idée grossière, une injure aux atua supérieurs: Taürua, petit astre vagabond, bien que la plus lumineuse des étoiles, ne franchit point la lumière de Oro. Un astre seul peut s'y perdre, qui renaît ensuite: et c'est Hina-du-ciel, la femme lunaire, l'impérissable femelle dans les cieux, qui parfois, s'approchant du Fécondateur, l'étreint, le mord, et l'obscurcit. Puis, songeait encore Térii, comment figurer un chemin que nul n'a jamais couru, sauf peut-être Hiro, placé depuis au rang des dieux! Or, avant de toucher à la Baie de lumière,—qui est le séjour de Tané—Hiro avait dû franchir, par neuf fois, les voûtes du ciel, et traverser les neuf firmaments. Tout cela, Tuti n'aurait pu, même à travers le gros bambou jaune, l'entrevoir. Car son œil ne perçait point le premier ciel. Il n'est pas bon d'étendre aux espaces supérieurs les petites mesures des hommes qui piétinent les sentiers terrestres!

Térii, se frottant le visage, s'étira. Ayant confié sa pirogue à la femme Tétua, il se mit en route vers Matavaï.

Le sentier longeait d'abord le rivage, tournait vers les terres, ceinturait le flanc d'une colline en cheminant au travers des brousses. Soudain le regard du voyageur surplomba la mer houleuse qui battait le sable: Matavaï s'ouvrit. Un grand navire de couleur sombre, sans balancier, tanguait en tiraillant ses câbles. Des pirogues l'entouraient, serrées comme les poissons dans un banc; et des gens affairés, en grande multitude, allaient et venaient sans cesse de la rive au bateau. Térii, déconcerté à la vue de ces inquiétantes manœuvres nouvelles, descendit vers la plage, et, défiant, se perdit parmi la foule.