Haamanihi le regarda longuement, non sans un mépris:—«Et toi, parles-tu vers tes maîtres avec la même voix que tu prodigues à tous les autres? Homme ignorant, malgré que tu me paraisses grandement ingénieux!—Mais tout ce qui regarde la majesté de l'Arii, ses membres, ses oreilles, la lumière de ses yeux, les moindres parties de son corps, ses vêtements, son nombril, sa démarche, ses actions, et les paroles de ses entrailles, et toute sa personne... mais cela exige des mots réservés à Lui seul! Si tu le salues, ne dis pas «Aroha!» comme au simple prêtre, mais «Maéva!» Si tu fais sa louange, si tu le supplies, si tu le nommes heureux à la guerre et puissant auprès de ses femmes, même si tu le déclares menteur et lâche, tu dois employer le mot noble.
—Tu m'enseigneras donc les mots nobles,» répondit l'étranger avec douceur. Haamanihi réfléchit, le temps de pagayer trois ou quatre fois; puis, sentant éveillé le bon vouloir de l'autre, il songeait à lui glisser une habile requête, à propos de ce mousquet... Mais on accostait le navire. Le chef étranger monta rapidement. La pirogue Arc-en-ciel louvoyait avec méfiance à quelques longueurs. On lui fit signe, elle vint ranger le flanc élevé: le grand Arii s'apprêtait à bondir vers le ciel, quand un bruit étonnant l'étourdit. Il retomba sur le balancier, stupéfait comme le manant frappé d'un coup de massue. Il se tenait tout prêt à sauter à l'eau, à fuir. La personne sacrée soufflait de peur.
Haamanihi le rassura, en criant que c'était là salut de bienvenue des étrangers vers le grand Arii:—«Ils disent que dans leurs îles on s'adresse de la sorte aux grands chefs, par la voix des gros mousquets.
—Bien! Bien!» reprit Pomaré. La crainte envolée, il s'enorgueillit d'être traité, par les arrivants, comme un maître en leur pays. Néanmoins il observa qu'un salut de ce genre—un seul—lui serait satisfaisant. Puis il monta pesamment à bord.
La troupe curieuse se répandait partout. On admira vivement que les profondeurs du navire pussent contenir tant de choses et tant d'hommes.—Mais, où donc se cachaient les femmes étrangères? Elles n'apparurent que de loin, se distinguant aisément de leurs tané par les vêtements d'abord, leurs chevelures et leur maigreur. Immobile et grave, Pomaré considérait tous ces gens avec indifférence. Le chef étranger lui offrit de descendre dans le creux du bateau. L'Arii ne parut point y mettre de hâte. Il se refusait, sans doute, à courber sa tête sous des planches assemblées... Mais son épouse, par un autre passage, l'avait précédé. Il entendait ses rires et ses paroles satisfaites, et se résolut à la rejoindre.
Pour fêter la présence de Pomaré, les étrangers répandaient avec largesse cette boisson qui brûle et rend joyeux. Eux-mêmes prétendaient s'abstenir. Peut-être en réservaient-ils l'usage à leurs rites solennels et secrets. Haamanihi n'ignorait point les merveilleux effets qu'on pouvait attendre de ce áva, plus rude et plus âcre que tous les áva maori; et il supplia pour en obtenir encore:
—«J'ai besoin de courage!» affirmait-il, «de beaucoup de courage: j'ai deux, hommes à tuer pour le sacrifice de cette nuit.»
Les étrangers frémirent en manifestant une stupide horreur. Mais Pomaré, gaîment, s'était emparé du vase allongé contenant la précieuse boisson:
—«Donnez-moi votre áva piritané... Nous sommes fétii, maintenant!» On répondit:
—«Cette boisson-là n'est pas bonne pour les chefs; elle rend malade; elle trouble la vue et la démarche...