—Pas bonne pour les chefs? Pas bonne pour les autres? Je la boirai donc à moi tout seul, comme ceci.» Et Pomaré s'en emplit la bouche. Ses yeux roulaient et larmoyaient. Il toussa beaucoup, et soudain, frappa violemment de sa tête—semblable au faîte d'un mont—les poutres du navire! Or, ses gens, le considérant avec scandale, s'apprêtaient à calmer sa digne violence... le chef riait au contraire! Puis il reprit une grande majesté, et gravit les degrés de bois—taillés pour un enfant—qui menaient au toit du bateau. Alors il désira danser un peu et commença le ori dans lequel on chante: Aué! la femme est... mais Haamanihi l'arrêta:

—«Les Piliers de ton corps ne te porteraient pas! Tu as bu le áva des étrangers. Prends garde! Et dirige bien, où tu marches, les Eclairs de tes yeux! Eha! l'Arc-en-ciel!» Déjà le chef avait sauté au hasard dans un pahi de manant, et il réclamait à voix forte:

—«Le salut! Le salut! comme aux Arii Piritané!»

Il attendit avec défiance et fierté que la voix du gros mousquet tonnât de nouveau. Alors il s'étendit, comme ensommeillé, dans le creux de la pirogue. Son épouse pleurait de dépit: elle voulait dormir avec un prêtre étranger. Haamanihi, seul, qui n'avait pas bu selon la soif de son gosier, implorait encore, en s'en allant, «la boisson qui donne le courage...»

Puis, l'Arc-en-ciel, poussé par les pagayeurs du chef, gagna rapidement la terre. Le grand-prêtre, pour la seconde fois, s'irritait de ce navire mystérieux, inquiétant et paisible, où l'on n'obtenait même pas le áva brûlant; il s'étonnait de ces prêtres à qui suffisait une épouse, et des atua inconnus dont ils se disaient les annonciateurs. Il les jugea néanmoins d'une puissance neuve, et capables de l'aider en la reconquête de ses biens: il résolut de les servir.

[ORO]

Le temps des pluies prenait fin. Oro, par sa présence au firmament de l'île, avait fécondé la grande Hina-terrestre, et s'en allait, imperturbable, avec son cortège de nues, vers d'autres terres, ses autres femelles, pour les féconder aussi. Il convenait de pleurer sa retraite; car le Resplendissant, jaloux d'hommages, aurait pu s'attacher à des pays plus dévots, et tarder en son retour.—Ainsi jadis, affirmaient les gens de Nuú-Hiva: le soleil-mâle n'avait point reparu. Mais l'homme Mahui, plus fort que tous les hommes, poursuivant l'atua vagabond jusque par les confins du monde, avait saisi les cheveux de lumière, et fort heureusement ramené le soleil dans le ciel Maori,—où il le fixa par des nœuds.

C'était aux Arioï, issus de Oro, que revenait le soin de ces lamentations d'absence. Ils sanglotaient donc, pendant les nuits prescrites, avec une grande dignité. Néanmoins, comme le fécondateur, en s'éloignant, dispensait à ses fidèles de surabondantes récoltes, on pouvait, sans l'irriter, mêler à la tristesse rigoureuse cette joie des sens agréée par lui en guise des plus riches offrandes: on pouvait s'éjouir sans scrupules. Et Térii prenait pitié de ses frères dans les autres îles, qui, de ce double rite, se réservaient les seules douleurs.

Il attendait ces fêtes avec hâte, se flattant d'y obtenir enfin, par son impeccable diction, le rang quatrième entre les haèré-po—ce rang que distingue le tatu de l'épaule: car il négligeait, maintenant, comme inutiles à sa mémoire assurée, les faisceaux, les baguettes, et les tresses que l'on accorde aux nouveaux récitants. Parfois, malgré l'incantation, des craintes indécises le harcelaient, comme des moustiques importuns. Voici qui l'irritait par dessus tout: le maraè de Papara n'était point, cette saison-là, désigné pour l'assemblée. Les prêtres d'Atahuru s'étant faussement prévalus d'une majesté plus grande, Pomaré, dont ils étaient le meilleur appui, n'avait pu les récuser. Mauvais présage, et nouveaux sortilèges! Térii n'entrevit donc pas sans inquiétude le véa-des-fêtes, envoyé par l'Arii vers le cercle de l'île, passer en proclamant aux chefs, aux possesseurs de terres, aux manants, la célébration, sur la rive Atahuru, des adieux solennels aux esprits.