Derrière marchaient les chefs, les promeneurs-de-nuit, les sonneurs de conque marine, les sacrificateurs et les gardiens-des-images. Bien haut sur la marée des épaules se balançaient les Plumes Rouges, simulacre du dieu;—et si prestigieuses, que Hiro jadis avait couru le monde à les poursuivre, que Hina pleura durant cinq nuits leur envolée, que l'on passait une vie de vieillard à guetter, sans le tuer, le surprenant oiseau qui leur prêtait naissance! Tous ensemble, les prêtres et les Plumes, accédèrent à l'enceinte sacrée. Le peuple se rua sur les barrières, et le rite annuel déroula ses gestes immuables.
Pomaré le jeune, sauté à bas de son porteur, s'écartait des autres chefs; et l'on remarqua vite que ses gens, nombreux, dissimulaient sous leurs nattes épaisses des armes aux manches frottés de résine: ils semblaient plus prêts aux batailles qu'à honorer les dieux. Perdu parmi ceux-là, sans insignes, sans pouvoirs, le père de l'Arii n'était rien autre que le premier serviteur de son fils. Même, un grand homme tout branlant s'avança vers le chef, le torse dépouillé par respect. Sa barbe jaune, qu'il taillait parfois pour en tresser les touffes et les offrir aux prêtres, s'ébroussaillait sur sa poitrine. On s'étonnait de son âge avancé. Certains disaient quarante années; d'autres cent. Nul n'affirmait rien là-dessus, ni lui-même, plus insouciant encore des saisons passées. C'était l'aïeul de Pomaré. Il s'arrêta sur les plus bas degrés et rendit hommage à son jeune descendant.—L'autre considérait sans répondre, avec indifférence, le vieillard débile. Car «l'enfant en naissant», disent les Récits, «devient le chef de son vrai père et le père de ses ancêtres».—L'homme chevrotant vacilla sur ses jambes et disparut dans la foule.
Cependant, les sourdes voix des maîtres Arioï achevaient le chant originel où l'on proclame:
«Arioï! Je suis Arioï! et ne dois plus, en ce monde, être père.
Arioï! Je suis Arioï! mes douze femmes seront stériles; ou bien j'étoufferai mon premier-né, dans son premier souffle.»
Une troupe de desservants entoura l'autel. Ils présentaient les plus disparates offrandes: des féï roux et luisants; des poissons crus à la chair appétissante, et d'innombrables cochons, qui, les pattes ligottées, grognaient en s'agitant par petits bonds sur le dos. Plusieurs des nobles animaux avaient les flancs rougeâtres: des Nuú-Hiviens crièrent au sacrilège; car Témoana, grand-prêtre dans leur île, avait jadis échangé sa personnalité pour celle d'un cochon rouge. Dès lors, tous les rouges leur devenant tapu, ils réclamaient pour qu'on déliât ces parents à quatre pieds. Leurs murmures se perdirent dans la rumeur envahissante. On amenait enfin, pompeusement, des chiens maigres, au long poil, les avant-bras liés derrière les oreilles, et que des gens forçaient à marcher à la manière des hommes. Tous ces dons, jetés par des milliers de mains plus haut que l'enceinte, volaient sur les têtes et tombaient devant Haamanihi. D'un geste il distribuait à son gré. Les victimes négligeables, aussitôt égorgées par les bas sacrificateurs, suffisaient aux petits autels. Les plus dignes, les plus grasses, disparaissaient derrière le faré des prêtres: on ne les entendait point hurler sous le couteau. Haamanihi choisit une truie pleine qu'il fit déposer sur l'autel culminant. Les Arioï chantaient:
«La truie Orotétéfa mit bas sept petits:
Cochon du sacrifice,
Cochon du maro rouge,
Cochon pour les étrangers,