Et cochon pour la fête en l'honneur de l'amour...»
Armé d'une coquille tranchante, le grand-prêtre s'approcha de la bête dédiée. Il lui ouvrit péniblement la gorge. Les Arioï chantaient:
«Cochon pour être mangé,
Deux cochons pour conserver la race.
Tels furent les présents divins portés à Vaïraümati, la femme grasse et belle, choisie comme épouse par Oro-atua.»
Les haèré-po considéraient l'agonie de la bête. Elle mourut oreilles dressées: c'était signe de guerre malheureuse. On observa le chef: Pomaré gardait sa nonchalante attitude.—Un remous courut dans la foule: deux étrangers, des hommes au nouveau-parler, s'approchaient avec quelque défiance, et les gardiens de l'enceinte les pressaient de se dévêtir, comme tous, par respect pour le dieu. On disputait, on s'agitait. Mais Haamanihi expliqua au peuple que ces gens étaient aussi des prêtres et de grands sacrificateurs dans leur pays; qu'ils servaient des dieux forts et complaisants: nul ne gagnerait à les inquiéter.
Le peuple déjà, flairait le moment des ripailles. Car, sitôt les atua repus, les desservants devaient lancer, par-dessus les barrières, le surplus des offrandes. Ils commencèrent: poissons et chiens rôtis passaient, en nombre merveilleux, au-dessus des faces tendues à suivre leur vol. Des mains plus nombreuses les happaient avant la chute et se crispaient dans les proies. Ils s'acharnaient plus que tous, les rudes vagabonds des montagnes, privés de chairs et ignorants des choses de la mer: l'un d'eux, s'emparant d'une tortue, crut l'étrangler avec ses doigts: la tête disparut sous la coquille: on se moqua de son dépit. Cependant, les Tahitiens du rivage, replets et satisfaits, somnolaient sur le ventre en attendant l'heure des beaux discours.
Soudain, les gardes écartèrent la racaille, et, dans un galop alourdi par leurs charges ballottantes, des porteurs-de-victimes traversèrent le parvis. Trois corps, cerclés de bandelettes, tombèrent avec un clappement mou. On les hissa jusqu'au sommet de l'autel. Les têtes roulaient sur la pierre, et tous les yeux morts, ouverts plus que nature, regardaient au hasard. C'étaient trois malfaiteurs que l'on avait, à l'improviste, assommés sur le choix d'Haamanihi. Le grand-prêtre, d'un coup d'ongle, fit sauter, de chacun des orbites, les yeux, qu'il sépara sur deux larges feuilles. La première, il l'éleva tout près des simulacres divins. Il tendit l'autre à Pomaré, disant avec force:
—«Mangeur-d'Œil, Aï-Mata, sois nommé, chef, comme tes ancêtres et comme tes fils. Repais-toi de la nourriture des dieux. Mange aussi du courage et de la férocité.»