L'Arii, ouvrant la bouche, feignit d'avaler les yeux. A cette vue, les étrangers commencèrent à glapir, on ne sait pourquoi, sans aucun souci de la majesté du lieu et du rite. L'un d'eux, le plus petit, montrant à la fois sa mâchoire et les corps étendus, pressait de questions ses voisins:—«Vous n'allez pas...—Non! non!» protestaient avec dégoût les riverains de l'île. Mais les pêcheurs Paümotu et quelques hommes de la terre Nuú-Hiva considéraient avec un regret des entrailles les trois cadavres qu'on précipitait au charnier. Ils se moquèrent des étrangers: ceux-ci, dans leur terre Piritania, ne mangeaient donc pas la chair des ennemis? Même pas les cœurs? Mais quel autre moyen de se débarrasser, une fois pour toutes, des rancuniers esprits-errants?—Un long hurlement, aigre et sans sexe, fit taire les querelles. On se précipita:
Un homme nu, les yeux retournés, le visage suintant et tout le corps agité de secousses hoquetantes, franchit l'enceinte. Nul n'osait l'écarter: son bras gauche entouré de tapa blanche le défendait contre la foule, et marquait un inspiré. Son nom d'homme se disait Tino, et son corps habitait misérablement la grotte froide Mara. Mais quand soufflait l'âme du dieu, alors il devenait Oro lui-même: ses gestes étaient gestes de Oro: son parler, parler de Oro; ses désirs et ses ruts se manifestaient divins: alors des femmes exultantes venaient s'offrir et l'entraînaient avec elles.—Or, cette fois, la présence souveraine s'affirmait indiscutable, éclatante, irrésistible, et passait en rafale: sous l'emprise, le vivant fléchit, vacilla, croula; son échine ployait comme un arc tendu à rebours; sa voix sifflait, ses dents craquaient; sa tête martelait les dalles, en sonnant. Seuls l'entourèrent les porteurs-d'idoles, habiles à manier impunément les dieux—et tous les êtres équivoques. Ils l'étendirent sur l'autel, et voici que Tino, soudain, se transfigura: les paupières béantes et paisibles, le front asséréné, les narines molles, et tout le visage paré d'un charme solennel, il se dressa près des poteaux sacrés, et parla.
Il disait sans effort, avec les mots qu'on attribue aux dieux-supérieurs, d'admirables récits ignorés. Il disait aussi des choses à venir:—une guerre insidieuse; la mort d'un Arii; des sortilèges nouveaux par-dessus l'île...—La foule frémit. Les disputes et les rumeurs pour manger s'apaisèrent. Chacun tira des plis de son maro le bambou dans lequel on promène les petits dieux domestiques, pour les honorer, parfois, de prières. Beaucoup de femmes, les yeux fixes, considéraient l'inspiré sans pouvoir en détourner leurs visages; puis, tombant en arrière avec un cri rauque, elles imitaient ses postures, et l'on disait qu'à travers le corps vulgaire de Tino, elles avaient aperçu l'atua. Des hommes aussi, dévêtus, bondirent dans l'enceinte, proclamant que Tané ou Fanaütini les pénétraient, les possédaient... Mais on dénonça la fraude: ils espéraient, par cette ruse, voler le culte des prêtres et la faveur des épouses! Des gardiens les chassèrent à coups de massue. Puis Tino tomba sur lui-même, épuisé par l'âme dévorante du dieu.
Haamanihi avait subi, non sans une impatience, l'intervention de l'inspiré dont les fâcheuses prophéties disloquaient parfois ses propres desseins. Il se hâta de faire crier l'heure des grands Parlers, en laissant défiler d'abord quelques haèré-po du commun. Mais nul n'écoutait ceux-là. Le grand-prêtre se réservait un discours plus ingénieux. Assis, les jambes repliées, sur la pierre-du-récitant, il commença de narrer, dans un silence, l'atterrissage à Tahiti-nui de la grande pirogue sans balancier ni rameurs dont le chef se nommait Uari. Elle précédait, de deux années, le navire de Tuti[2], et c'était, vraiment, la première de son espèce: des aventures étonnantes s'en suivirent:
[2] Uari: Wallis, 1767.
Tuti: Cook.
—«Cette pirogue parut lourde et chevelue. Les hommes de Matavaï pensèrent à l'arrivée d'une île voyageuse.
»Ainsi jadis avait flotté, vers Tahiti-nui, la terre Taïarapu, que les gens du rivage, munis des fortes tresses du roa, purent tenir et amarrer à la grande Tahiti.
»Comme les riverains pagayaient vers la haute pirogue pour y jeter des feuillages de paix, l'on entendit un bruit de tonnerre: sur le récif, un homme tomba.
»Il n'avait pas reçu de pierre; pas de lance à travers le corps. On le soutint par le dos: il fléchit comme un cadavre. Les pêcheurs de Matavaï redoublèrent leurs présents.