Des nuits nombreuses avaient fui, et Térii n'osait plus reprendre, auprès des sacrificateurs, sa place au maraè. Il ne s'aventurait plus en allées nocturnes, et ne franchissait même pas sans effroi le seuil de sa demeure. Tous les jours il se désappointait. Ses rêves ambitieux: l'accueil des Arioï, les offrandes du peuple dévôt, la montée triomphale à ces terrasses dont il frôlait à peine les derniers degrés, tout cela s'était enfui de son espoir en même temps que les mots rebelles échappaient à ses lèvres, sur la pierre-du-récitant! Il sentait un autre homme surgir en lui, et se lamenter sans cesse: un homme malheureux et las. Auparavant, ses peines, il les recouvrait de pensers joyeux, et elles s'endormaient; ou bien elles mouraient d'elles-mêmes en son esprit. Maintenant son chagrin était plus tenace, ses regrets constants. Il ne pouvait plus les jeter par-dessus l'épaule comme font les pêcheurs d'une pêche empoisonnée. Mais ces regrets pesaient sur lui, le harcelaient et s'enfonçaient jusque dans ses entrailles. Il sursautait durant le temps du sommeil, déclarant l'obscurité trop grande, et retournait, en quête de rêves apaisants, sa tête douloureuse sur le coussin de bois qui lui meurtrissait la nuque. Le jour, il languissait, appesanti, sans désirs, sans joies d'aucune sorte. Par-dessus tout la crainte lui vint que Pomaré, dont il avait irrité l'orgueil en confondant l'histoire des Ancêtres, ne lui dépêchât, par son véa-de-mort, ces pierres arrondies et noires qui désignent les victimes. Alors, on l'assommerait à l'improviste d'un coup de massue, et son corps, traîné par les porteurs-d'offrandes, tomberait du haut de l'autel dans le charnier mangeur de cadavres.
Chaque matin, sortant d'un assoupissement équivoque, il retrouvait sa tristesse assise au bord de sa natte et plus fidèle qu'une épouse. Il s'indignait qu'elle ne fût pas envolée: c'est le propre des étrangers seuls, de se plaindre plusieurs nuits sans répit; de verser des larmes durant des lunaisons entières! Les hommes de Tahiti ne succombent pas, d'habitude, à ces sortes de fièvres. Il est vrai que les étrangers recourent, pour s'en guérir, à d'incroyables remèdes: voici qu'un marin Piritané, ayant pris un grand chagrin à voir s'enfuir la femme qui dormait avec lui, ne parlait plus, et ne voulait pas d'autres compagnes. Un jour, on le trouva suspendu à la grosse poutre de son faré, le cou serré dans sa ceinture d'étoffe, le visage bleu. «Il est fou», songeait Térii, «de vouloir s'en aller de la vie parce que l'on n'est point satisfait des jours qui passent et qui s'en iront, certes, d'eux-mêmes!» Et il s'efforçait d'imaginer d'autres fêtes, encore, et d'autres épreuves, dont il sortirait, cette fois, triomphant. Mais il retombait plus lourdement dans le dépit du passé. Il y décelait la malfaisance des hommes au nouveau langage: leurs dieux avaient surpris ses menées: ils accablaient l'incantateur!
Des échos le hantaient aussi de sa rencontre, sous la grotte, avec l'inspiré de Oro. «Je me change en pierre», avait proclamé la voix. Térii se souvint que les hommes, sous le secours des dieux, peuvent dévêtir la forme humaine et se parer de telle autre image. Ainsi, disait-on, pendant une saison de dure famine, le vieux Téaé, prêtre et Arioï, s'était offert à sauver son peuple. Oro l'avait transfiguré, après des rites, en un grand arbre fécond. Des paroles rythmées contant l'histoire prodigieuse, et que l'on disait sur un mode enthousiaste, venaient chanter sur les lèvres du haèré-po:
«Or, Téaé, comme l'île avait faim, réunit les hommes de sa terre, les hommes maigres et desséchés; les femmes aux mamelles taries; et les enfants pleurant pour manger.
—E aha! Téaé.
Téaé leur dit:—Je vais monter dans la vallée. Je dirai vers Té Fatu le maître, des parlers puissants. Allons ensemble dans la vallée.
—E rahi! Téaé.
Ils le suivirent. Les torrents avaient soif, et la grande Punaáru descendait, goutte à goutte, dans son creux de cailloux secs. Derrière eux venaient des cochons maigres, réservés pour la faim des derniers jours.
—Ahé! Téaé.»
Voilà qui n'était point trop hasardeux à tenter! Térii, s'imagina, par avance, guider allègrement lui-même quelque foule espérante. Il prolongea sa rêverie: