JUSTIFICATION DU TIRAGE:
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AUX MAORI
DES TEMPS OUBLIÉS
[PREMIÈRE PARTIE]
(Dans tous les mots maori u doit se prononcer ou: atua comme «atoua», tatu comme «tatou», etc.)
[LE RÉCITANT]
Cette nuit là—comme tant d'autres nuits si nombreuses qu'on n'y pouvait songer sans une confusion—Térii le Récitant marchait, à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables. L'heure était propice à répéter sans trêve, afin de n'en pas omettre un mot, les beaux parlers originels: où s'enferment, assurent les maîtres, l'éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants, les ruts et les monstrueux labeurs des dieux Maori. Et c'est affaire aux promeneurs-de-nuit, aux haèré-po à la mémoire longue, de se livrer, d'autel en autel et de sacrificateur à disciple, les histoires premières et les gestes qui ne doivent pas mourir. Aussi, dès l'ombre venue, les haèré-po se hâtent à leur tâche: de chacune des terrasses divines, de chaque maraè bâti sur le cercle du rivage, s'élève dans l'obscur un murmure monotone, qui, mêlé à la voix houleuse du récif, entoure l'île d'une ceinture de prières.
Térii ne tenait point le rang premier parmi ses compagnons, sur la terre Tahiti; ni même dans sa propre vallée; bien que son nom «Térii a Paraü-rahi» annonçât «Le chef au grand-Parler». Mais les noms déçoivent autant que les dieux de bas ordre. On le croyait fils de Tévatané, le porte-idoles de la rive Hitia, ou bien de Véhiatua no Téahupoó, celui qui batailla dans la presqu'île. On lui connaissait d'autres pères encore; ou plutôt des parents nourriciers entre lesquels il avait partagé son enfance. Le plus lointain parmi ses souvenirs lui racontait l'atterrissage, dans la baie Matavaï, de la grande pirogue sans balancier ni pagayeurs, dont le chef se nommait Tuti. C'était un de ces étrangers à la peau blême, de l'espèce qu'on dit «Piritané» parce qu'ils habitent, très au loin, une terre appelée «Piritania»[1]. Tuti frayait avec les anciens Maîtres. Bien qu'il eût promis son retour, on ne le vit point revenir: dans une autre île maori, le peuple l'avait adoré comme un atua durant deux lunaisons, et puis, aux premiers jours de la troisième, dépecé avec respect afin de vénérer ses os.
[1] Piritania: Britain, Angleterre.