Tuti: Cook.
(Fin du xviiie siècle).
Térii ne cherchait point à dénombrer les saisons depuis lors écoulées; ni combien de fois on avait crié les adieux au soleil fécondateur.—Les hommes blêmes ont seuls cette manie baroque de compter, avec grand soin, les années enfuies depuis leur naissance, et d'estimer, à chaque lune, ce qu'ils appellent «leur âge présent»! Autant mesurer des milliers de pas sur la peau changeante de la mer... Il suffit de sentir son corps agile, ses membres alertes, ses désirs nombreux, prompts et sûrs, sans s'inquiéter du ciel qui tourne et des lunes qui périssent.—Ainsi Térii. Mais, vers sa pleine adolescence, devenu curieux des fêtes et désireux des faveurs réservées aux familiers des dieux, il s'en était remis aux prêtres de la vallée Papara.
Ceux-là sacrifiaient au maraè le plus noble des maraè de l'île. Le chef des récitants, Paofaï Tériifataü, ne méprisa point le nouveau disciple: Paofaï avait dormi parfois avec la mère de Térii. L'apprentissage commença. On devait accomplir, avec une pieuse indolence, tout ce que les initiateurs avaient, jusque-là, pieusement et indolemment accompli.
C'étaient des gestes rigoureux, des incantations cadencées, profondes et confuses, des en-allées délimitées autour de l'enceinte de corail poli. C'étaient des rires obligés ou des pleurs conventionnels, selon que le dieu brillant Oro venait planer haut sur l'île, ou semblait, au temps des sécheresses, s'enfuir vers le pays de l'abîme et des morts. Docilement, le disciple répétait ces gestes, retenait ces dires, hurlait de joie, se lamentait. Il progressait en l'art d'interpréter les signes, de discerner, dans le ventre ouvert des chiens propitiatoires, les frémissements d'entrailles qui présagent un combat heureux. Au début de la mêlée, penché sur le premier ennemi tombé, le haèré-po savait en épier l'agonie: s'il sanglotait, le guerrier dur, c'était pour déplorer le malheur de son parti; s'il fermait le poing, la résistance, alors, s'annonçait opiniâtre. Et Térii au grand-Parler revenant vers ses frères, leur jetait les paroles superbes qui mordent les cœurs et poussent à bondir. Il chantait, il criait, il se démenait et prophétisait sans trêve, jusqu'à l'instant où lui-même, épuisé de lever les courages, tombait.
Mais si les aventures apparaissaient funestes ou contraires aux avis mystérieux de ses maîtres, il s'empressait à dissimuler, et à changer les signes équivoques en de plus rassurants présages. Ce n'était pas irrespect des choses saintes: à quoi serviraient les prêtres, si les desseins des dieux—se manifestant tout à coup immuables et clairs—n'exigeaient plus des prières conjurantes ou de subtils accommodements?
Térii satisfaisait pleinement ses maîtres. Fier de cette distinction parmi les haèré-po—le cercle de tatu bleuâtre incrusté sur la cheville gauche—il escomptait des ornements plus rares: la ligne ennoblissant la hanche; puis la marque aux épaules; le signe du flanc; le signe des bras. Et peut-être, avant sa vieillesse, parviendrait-il au degré septième et suprême: celui des Douze à la jambe-tatouée. Alors il dépouillerait ces misères et ces fardeaux qui incombent aux manants. Il lui serait superflu de monter, à travers les taillis humides, en quête des lourds régimes de féï pour la faim: les dévots couvriraient le seuil de son faré de la nourriture des prêtres, et des femmes nombreuses, grasses et belles, rechercheraient ses embrassements comme remède à la stérilité. Alors il serait Arioï, et le frère de ces Maîtres-du-jouir, qui, promenant au travers des îles leurs troupes fêteuses, célèbrent les dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.
Avant de prétendre en arriver là, le haèré-po devait, maintes fois, faire parade irréprochablement du savoir transmis. Pour aider sa mémoire adolescente, il recourait aux artifices tolérés des maîtres, et il composait avec grand soin ces faisceaux de cordelettes dont les brins, partant d'un nouet unique, s'écartent en longueurs diverses interrompues de nœuds réguliers. Les yeux clos, le récitant les égrenait entre ses doigts. Chacun des nœuds rappelait un nom de voyageur, de chef ou de dieu, et tous ensemble ils évoquaient d'interminables générations. Cette tresse, on la nommait «Origine-du-verbe», car elle semblait faire naître les paroles. Térii comptait la négliger bientôt: remâchés sans relâche, les Dires consacrés se suivraient à la longue d'eux-mêmes, dans sa bouche, sans erreur et sans effort, comme se suivent l'un l'autre en files continues les feuillages tressés qu'on lance à la dérive, et qu'on ramène, à pleines brasses, chargés de poissons miroitants.
Or, comme il achevait avec grand soin sa tâche pour la nuit,—nuit quinzième après la lune morte—voici que tout à coup le récitant se prit à balbutier... Il s'arrêta; et, redoublant son attention, recommença le récit d'épreuve. On y dénombrait les séries prodigieuses d'ancêtres d'où sortaient les chefs, les Arii, divins par la race et par la stature: