—Aué! Téaé.»

[3]Arbre-à-pain.

Pourquoi donc, espérait Térii, ne pas tenter aussi quelque aventure prestigieuse, et se remettre en grâce auprès du peuple toujours accueillant aux faiseurs de prodiges?—Quant aux prêtres, qui regardent d'un mauvais œil les exploits divins accomplis sans leur aide, on mépriserait leur ressentiment.

«Je me change en pierre», avait crié la voix sous la caverne. Il désira se changer en arbre. Cette pensée lui semblait parfois désir d'insensé ou de petit enfant qui se croit, dans ses jeux, transformé en chien ou en chèvre. Mais un tel espoir, seul de tous les autres, l'assérénait un peu; il s'y raccrochait comme aux pirogues défoncées qui surnagent à peine, et qu'on sent couler sous le poids. Il lui devenait décidément insupportable d'être en butte aux railleries des porteurs-d'idoles, des manants; et qu'on le désignât de l'un à l'autre pour celui qui avait «oublié les Mots».

Il dit à sa femme son dessein d'accomplir un prodige. Elle s'en égaya beaucoup:—«Je veux bien de toi comme tané», reprit-elle avec moquerie, «et non pas comme un fruit bon à manger!» Puis elle s'empressa de tout dénoncer à ses compagnes.

De bouche en bouche passaient les paroles prometteuses du haèré-po coupable. Tout d'abord, les fétii de la terre Papara vinrent considérer ce prêtre comme on entoure un insensé qui divague. Mais, hormis cette histoire, ses entretiens semblaient d'un sage. On disputait avec lui sans désir de le voir se dérober, et l'on s'en retournait indécis. Car c'est être bien avisé, que de discerner, en une nuit, l'homme réfléchi, d'un autre qui s'égare: lorsqu'un dieu vient s'en mêler... éha! il faut encore plus de subtilité! A tout hasard on vénéra le dieu. On s'empressa donc autour du nouvel inspiré. Les railleries s'apaisèrent. Des femmes l'entouraient, et les vieillards ne lui parlaient plus qu'avec les grands mots antiques. De jeunes garçons ne le quittaient pas. Ils veillaient sur ses moindres discours, les retenant dans leur mémoire ainsi que surhumains, pour se les transmettre pieusement.

L'œuvre annoncée Térii ne se hâtait point de la réaliser. Repu d'hommages et d'offrandes, il se reprenait à vivre gaîment. Il ignorait l'issue réelle de l'imprudente promesse. Les disciples nouveaux le pressaient d'affirmer ses pouvoirs: il répondit, en considérant Hina: que les temps du ciel n'étaient encore pas favorables. Ainsi, il jetait avec profondeur des parlers obscurs, comme les maîtres conseillent d'en mêler parmi les desseins ambigus. Puis il feignit de discourir en dormant; car il savait combien la voix d'un rêveur étonne les gens éveillés. Une nuit, où on l'avait pressé davantage, il proclama d'un accent mesuré:—«L'Homme deviendra différent de l'Homme, au temps ou les Chiens de l'Aurore monteront plus haut, dans le ciel des étoiles, que les Six-petits-Yeux.» Il tenait cela pour impossible, et espérait écarter l'épreuve. Décidément on s'irrita. Il dut fixer la nuit du prodige à la première lune de la première lunaison.

Elle arriva très vite, la nuit du prodige. Comme Térii frottait des bois secs afin d'en tirer du feu, il entendit un grand tumulte. On criait son nom: «Eha! Térii! Eha! le haèré-po! La lune va monter! N'oublie pas!»