«Creusez dans la terre un trou pour planter un grand arbre...»
On se hâta: il descendit en invoquant Té Fatu, le maître, avec des parlers suppliants. Il se tenait immobile, bras levés, jambes droites.
Ses compagnons s'écartèrent, afin de ne point mettre obstacle au labeur divin; aussi pour n'être pas frôlés dans le sombre par les esprits rôdeurs. Comme le prodige pouvait tarder et que la pluie est incessante sur le lac, ils s'empressèrent d'élever des abris, les dressant à l'encontre du vent qui s'épand de la vallée Papénoo; et ils attendaient, pleins de foi. Peu à peu, la fatigue les gagna. Le sommeil vint.
Térii veillait, enfoui jusqu'aux genoux dans la terre. Il espérait de toute son ardeur; il se crispait sur le souvenir du vieux Téaé; il s'inquiétait: en quel arbre, ou bien en quel être allait-il se changer? Les entrailles lourdes, il épiait le durcissement de ses jambes, la rudesse imminente de sa peau. Sans quitter la posture prescrite il pencha la tête et se mordit le bras: la chair était souple encore, et sensible à ses dents. Puis il s'affirma que ses pieds fouillaient la terre, comme des racines, et les soupesa d'un effort anxieux: ses pieds restaient libres. Il écouta l'ombre à l'entour: les faré bâtis à la hâte étaient silencieux; le lac, les montagnes, les arbres et les hommes, dormaient.
Il leva les yeux: Hina-du-ciel, vêtue de nuages roussâtres, promenait dans le firmament tourmenté sa face immortelle. Les nuées blondes passaient vivement devant elle en troublant sa lueur: Térii douta que les dieux fussent propices. Indécis, il rêvait, le regard perdu. Jamais peut-être il n'avait aussi longuement contemplé le visage de la nuit ni tous les êtres environnants. Seuls les étrangers ont cet usage de considérer les montagnes nocturnes en proférant des mots sans valeur: «Beau! Splendide...!» Ou bien de s'étonner sur la couleur rouge du ciel à la tombée du jour, ou de flairer avec délices les odeurs exhalées de la terre, ou de suivre dans les nuages le contour des sommets, avec de grands gestes des bras. En même temps, leur visage s'éjouit comme si dans les monts, les airs, les nuées, ils discernaient de merveilleux aspects.—Que peut-on chercher autour de soi, sinon des présages? Leurs yeux perçoivent peut-être des visions et des signes qui échappent aux yeux maori? Térii s'efforçait à deviner ces signes.
Le lac lui apparut sans limites et sans fond. Dans l'obscur, surgissaient les croupes de montagnes assombries par les taillis. De pâles filets fluides, miroitant sous Hina, ruisselaient des épaules de la terre, et venaient se perdre dans les eaux froides. Très haut, les nuées accrochées sur les crêtes, nivelaient tous les sommets. D'autres nuages couraient dans le ciel, et leur ombre sur le lac volait comme un coup d'aile brune. Térii frissonnait sous leurs caresses impalpables. Du sol, où plongeait son corps, des haleines montaient, et les gouttes de pluie moites qui détrempaient ses épaules allaient rejoindre la sueur du sol.
Sans doute, rien du prestige ne se trahissait encore. Tous ses membres vivaient toujours à part de la nuit, à part de la terre et des arbres...—des arbres! des arbres!—ses fétii, ses compagnons de veille et de miracle! Il sourit à ces divagations. Non: ce n'était pas le prodige attendu. Pourtant, quoi donc se révélait ainsi? Car des souffles vivants, exhalés par tous les êtres à l'entour, le pénétraient doucement: l'onduleux dépli des montagnes coulait en lui par ses regards; les odeurs, le silence même s'animaient de palpitations inconnues. Des parlers obscurs et doux; d'autres sentiments plus indicibles tourbillonnaient dans sa poitrine. Un charme passa dans sa gorge et ses paupières. Soudain, sans effort ni angoisse, il pleura. Nul ne lui avait révélé ces pleurs sans cause, excepté pour des rites. Il dit: «Pour imiter les nuées...» et il s'étonna d'avoir parlé.
Et très loin de ces mondes familiers, de ces terres vivantes si proches de sa chair et de tous ses désirs, il entrevit le Rohutu promis, mais froid, mais lugubre, et morne, et si hasardeux!—Voici que l'esprit, dès la mort, plongé dans les ténèbres, et aveugle, s'en irait vers les deux pierres ambiguës, à Papéari de Mooréa. A tâtons l'âme déciderait sa future existence en touchant l'un des rochers: la pierre Ofaï-pohé tuait sans retour. La pierre Ofaï-ora ouvrait la route vers le champ de délices. Toujours aveugle, l'âme dérivait, à l'aventure, escortée d'indifférents atua, suivie de milliers d'autres âmes incertaines. Sur les rives, en courant, elle cueillait le parfum tiaré dont certaines senteurs, au hasard encore, étaient mortelles, et la replongeaient dans la nuit. Même, les esprits des plus mauvais, agrippés en chemin par les impitoyables justiciers, revêtaient leurs propres cadavres, et par trois fois on grattait jusqu'aux os leurs chairs décomposées et toujours vivantes!
Le haèré-po frémit dans son corps. Il haletait; mais sa gorge ne pouvait plus crier. Il regardait toujours éperdûment. Il flairait. Il écoutait. Il épiait—mais quoi donc changeait en lui! Il résistait et se révoltait... Soudain, surgit dans ses entrailles,—et plus violent que l'emprise d'un dieu,—un amour éperdu pour son île, la Tahiti-nui de ses jours terrestres, pour la mer-du-récif, la mer-abyssale, les autres ciels, les autres terres, pour tout cela qui se dérobait à lui, qui fuyait ses yeux, ses mains...—Ha! il mourrait à tout cela? Dans un grand effort, il souleva ses pieds restés vifs; il secoua ses membres, humains encore; il retrouvait tout son être d'homme, resté homme, et le ressaissait. Puis, étreint d'une peur sans nom, il bondit hors du trou, creva le fourré derrière lui, s'y vautra, heureux de manger le sol et de courir et de vivre encore et enfin. Par grands sauts joyeux il échappait à ses fidèles, aux dieux, aux prodiges promis.