Bien avant le jour, les disciples de Térii guettaient le tertre isolé. La forme du vivant se confondait avec les arbres sombres. On le devinait toujours immobile: «bras levés, jambes droites». Certains se hasardèrent. C'étaient les plus enthousiastes et les mieux confiants. Ils contemplèrent, avec un dépit, la place déserte, et ils riaient, dans leur embarras.—Cependant, on ne pouvait désappointer le peuple, ni compromettre, par avance, sa ferveur pour de nouveaux inspirés! Il convenait de façonner vite un prodige: les uns voulaient planter là quelque feuillage et le donner en vénération. D'autres n'osaient; mais, choisissant un bloc de pierre grise crevassé d'empreintes imprévues, ils le roulèrent au bord du trou; puis, éveillant la foule avec de grands cris, ils proclamèrent l'excellence et les pouvoirs de leur maître, qu'un atua des nues, Oro, véritablement, avait emporté sur ses épaules.
La foule admira.—Comme tous avaient froid sous la pluie de l'aurore, ils songèrent au retour. Afin que l'aventure ne fut point inutile aux appétits des vivants, on cueillait çà et là, le féi qui remplit cette vallée, et l'on pourchassait les cochons sauvages.—L'histoire prestigieuse se répandit sur le contour de l'île. Des gens avisés prétendirent monter au lac, et voir, et flairer: on les mena vers la pierre insolite. Mieux que les autres, ils reconnurent les signes formidables que le pas du ravisseur avait frappés sur la roche. Se prosternant, ils adoraient le vestige du dieu.
[LES MAITRES-DU-JOUIR]
L'homme au nouveau-parler promena des regards clignotants sur la foule et commença de discourir aux gens du rivage Atahuru:
—«Le dieu a tant aimé les hommes qu'il donna son fils unique, afin que ceux qui se confient en lui ne meurent point, mais qu'ils vivent toujours et toujours.»
On entendit cela. Ou plutôt on crut l'entendre: car l'étranger, se hasardant pour la première fois au langage tahiti, chevrotait ainsi qu'une fille apeurée. Le regard trouble et bas, les lèvres trébuchantes, les bras inertes, il épiait tour à tour l'assemblée, ses quatre compagnons et les deux femmes à peau flétrie qui les accompagnaient partout. Il hésitait, tâtait les mots, mâchonnait des vocables confus. Néanmoins on écoutait curieusement: le piètre parleur annonçait ce que nul récitant n'avait jamais dit encore: qu'un dieu, père d'un autre dieu, pris de pitié pour des vivants, livra son fils afin de les sauver! que ce fils, cloué sur un arbre au sommet d'une montagne, mourut abandonné des siens; que depuis lors tous ses disciples—bien qu'assez pervers et méprisables—sont assurés, s'ils se confient en Lui, de le joindre dans une demeure divinement joyeuse et comparable aux plus beaux faré de chefs. Ce nouvel atua, l'étranger révélait son nom: «Iésu-Kérito».
Des gens allaient se récrier; quand le discoureur, plus habile, affirma fortement que les vivants des terres Tahiti, Mooréa, Raïatéa, ne naissent pas moins que les Piritané, enfants de ce Iésu; et que, si les nouveaux venus s'aventuraient dans ces pays aussi lointains de leur propre pays, c'était pour enseigner à tous l'amour de l'atua bienfaisant, et le chemin de cette vie qui ne doit point finir.
Alors, on dévisagea l'orateur. Son récit devenait imprévu, certes, et singulier, plus que toutes les chansons familières aux matelots blêmes—dont la langue pourtant est vive, et les parlers ébahissants. Les dieux, dans les firmaments du dehors, s'inquiètent donc des hommes maori? Jamais les atua sur les nuages de ces îles, n'ont eu souci des peuples qui mangent au delà des eaux! Quant à «cette vie qui ne doit point finir», on savait, sur la foi des Dires conservés, que Té Fatu, le maître, la déniait à tous, malgré les supplications de Hina:
«Sois bon», murmurait en implorant la douce femme lunaire...
«Je serai bon!» avait concédé le Très-Puissant. Néanmoins meurent les hommes, et meurent les bêtes à quatre pieds, et meurent les oiseaux, et meurent toutes choses hormis les regards de Hina. Pour les esprits: qu'ils aillent,—esprits des Arioï, des chefs et des guerriers,—tourbillonner parmi les nues dans le Rohutu Délicieux. Le sort des autres, qu'importe aux dieux de tous les firmaments?—Voilà ce qu'ignorait sans doute l'étranger naïf, qui se risquait à de telles promesses.