Malgré qu'elle parût bien incroyable, on s'intéressait à l'histoire. On se murmurait des paroles intriguées: le dieu avait sauvé les hommes... quoi donc! les hommes étaient-ils en danger? menacés de famines? de noyades sous toute la mer gonflée contre eux? ou peut-être, coupables de sacrilège?—Haamanihi survint qui se vantait déjà comme le disciple attentif des ingénieux Piritané. Il devinait l'embarras de la foule et l'exposa au surprenant parleur, en termes réfléchis: qu'avaient-ils commis de si épouvantable ces humains dont on racontait le sort, et quelle faiblesse nourrissait en vérité ce dieu, pour qu'il abandonnât son fils à la colère... d'autres dieux plus forts, sans doute?
L'étranger répondit longuement, en mesurant toutes ses paroles, et l'on comprit ceci: le père de Iésu, le grand atua Iéhova, ayant façonné des humains, un mâle et une femelle, tous deux l'insultèrent en mangeant un certain fruit. Il en devint si courroucé que tout eût péri sous sa colère s'il n'avait laissé mettre à mort, pour s'apaiser lui-même, son fils très-aimé, lequel d'ailleurs ne pouvait pas mourir.
—«Aué!» soufflèrent avec admiration des récitants de rang quatrième, réjouis par la bonne histoire: le dieu n'était pas débile, ainsi qu'on avait cru: il se manifestait féroce; et sa férocité surpassait tous les caprices et toutes les colères des atua connus;—même de Tané, même de Ruahatu—puisque les offrandes coutumières à ceux-ci: perles, hommes, chèvres et fruits, n'avaient pas suffi à le rassassier,—mais seule la mort d'un autre dieu! Il en imposait, vraiment. On se prit à le respecter d'avance. Cependant, d'autres écouteurs, et surtout les manants sans oreille et sans mémoire, et qui n'avaient pu comprendre, ne s'en émerveillaient pas moins. Mais un porte-idoles de bas ordre, chassé de son maraè, on le soupçonnait de frayer avec les méchants esprits tenta de se divertir. Le grand-prêtre le confondit:
—«Les haèré-po mêmes ne pourraient point expliquer, sous un parler clair, pourquoi l'immensurable Mahui, fils du monde, coupa jadis en deux morceaux le monde maternel pour en former les cieux et les rochers! Il n'est pas bon de refuser croyance à des récits obscurs: et ceux-là sont très beaux. On les conservera parmi les Mots-à-dire.» Lui-même se promit de les raconter à grands gestes dans les fêtes qui viendraient.
Puis, afin d'honorer ses hôtes et de les retenir en sa vallée, il conclut, avec noblesse:
—«Nous avons célébré, voici deux lunaisons, la fête des Adieux à nos esprits. Invoquez donc en paix les vôtres, et commencez le sacrifice. Où sont les offrandes?
—Les offrandes?» Les étrangers croisant des regards furtifs dénoncèrent un grand embarras. L'un d'eux voulut expliquer:
—«Le dieu que nous servons ne réclame point d'offrandes... il lui suffit de l'amour de ses enfants.» On ne put croire. Haamanihi insinua:
—«Tu as sans doute négligé de les préparer. Moi et mes gens y pourvoierons. Combien de cochons pour célébrer ton rite?»
L'étranger ne répondit pas sans détours. En vérité, il se dérobait! Mais le grand-prêtre d'Atahuru n'entendait pas omettre un culte si avantageux pour sa rive; à tout le moins, nouveau. Il reprit, plus pressant, avec une âpreté presque menaçante: