—«C'est insulter les dieux que de leur mesurer les dons. C'est insulter les dévots assemblés que de leur mesurer les rites!» Et il attendit.
Les autres restaient indécis, et celui qu'on nommait Noté,—l'orateur aux yeux clignotants,—murmura sur des mots Piritané:—«N'est-ce pas un signe de la volonté du dieu que ces gens-là réclament, sans le savoir, le «repas du seigneur!» Ses compagnons semblèrent approuver.—«Mais avant tout, écarte-moi cette foule. Tu resteras seul avec nous, dans le faré que voici... Les autres pourront, s'ils le désirent, nous regarder de loin.» Et il se réfugia dans une hutte délabrée.
Haamanihi approuva cette prudence, et qu'il fût choisi, lui seul. Peut-être les étrangers craignaient des avanies: le tumulte et les menaces dans la fête des adieux aux esprits les inquiétaient encore? Il fit donc reculer la foule, et pour la mieux contenir il tendit, d'arbre en arbre, des tresses de roa en les déclarant tapu. Parmi les spectateurs, il reconnut des desservants et quelques haèré-po du maraè tout proche, dont les terrasses culminantes montaient, par-dessus les têtes, à moins d'un jet de fronde. Alors soudain il s'inquiéta: quelle témérité que la sienne, à faire voisiner des dieux si différents, ou du moins leurs fidèles; et quelle menace que des rites qui jamais n'avaient ensemble frayé, ne devinssent tout à coup néfastes aux dévots des deux partis: aux fils de Oro comme aux enfants de Iésu.—Mais il se reprit, ricanant par dedans lui-même: les atua sont gens paisibles, et fraternisent bien mieux entre eux, dans les régions supérieures, que leurs prêtres ne s'accordent autour des autels! Hiè! en vérité les dieux restent inoffensifs et calmes jusqu'au jour où à force d'objurgations importunes on les tire de leur divine paresse pour les mêler aux luttes des hommes, les conjurer de ruses, les supplier de meurtres, et réduire leurs immenses volontés à s'entremettre parmi les petites querelles des vivants!
Rassuré, il revint auprès des étrangers:—«Maintenant» disaient ceux-ci, «laisse-nous chanter les louanges de Iésu.» Sitôt, un péhé grêle et lent qui semblait plainte de vieillard, plainte exhalée du bout des lèvres, tomba des maigres poitrines. Les souffles sortaient courts et rauques. La foule, à distance, prit pitié de ces voix d'enfants et s'amusa de ces efforts. Des femmes, assises sur la plage, en cercle, avaient tourné l'oreille vers les pauvres cadences; elles y mélangeaient leurs souples mélodies. Quelques tané les entourèrent. Le chant indécis des hommes blêmes renaissait avec plus de carrure dans les bouches maori, et s'ennoblissait d'ornements imprévus: de cris sourds, poussés d'une haleine régulière; de beaux sons clairs, tenus très aigus, qui rejoignaient d'autres sons plus aigus encore, comme implorés par les premiers, et sur lesquels, de toute la force des gosiers s'épandaient les voix sans contrainte. Au hasard naissaient les paroles sur les lèvres promptes: elles évoquaient des danses et des joies. Ainsi l'assemblée en fête célébrait dignement les dieux insolites, comme on avait, sur la terre Matavaï, dédié leur faré-de-prières, au long des nuits, par des enlacements.
Cependant, à une pause, l'étranger se fit encore entendre. Mieux confiant, il disait sur des mots non chantés:
—«Je te remercie, maître Kérito, de pénétrer le cœur de ces pauvres ignorants, et qu'ils mettent cet empressement à louanger ton nom!
—Comment appelles-tu ce péhé que tu viens de chanter?» interrompit Haamanihi.
—«Ce n'est pas un péhé pour danser ou pour boire, comme les vôtres», dit Noté, «mais nous appelons cette prière un «hymne» au Seigneur.
—Un hymne?» répéta le grand-prêtre. Les gens de la foule qui ne pouvaient plier leur langue à ce parler dur, balbutiaient:
—«C'est un himéné... himéné.» Dès lors, tous, les chants se nommèrent ainsi.