Sur des tréteaux les étrangers disposaient des pièces de bois minces qu'ils recouvraient de nattes fines. Ils préparaient le rite: le repas des dieux, peut-être. Aussitôt, Haamanihi se leva, vif et colère malgré sa jambe énorme. Il sauta parmi les assistants et cria des injures en désignant les filles; les chassa comme des poules, les pourchassa plus loin encore. Beaucoup s'attardaient. Il s'emporta contre elles.
Noté arrondit ses yeux clairs et demanda la raison du courroux subit: pourquoi renvoyer les épouses? A son tour le grand-prêtre s'étonna:—«Se peut-il que des hommes dignes, des chefs, surtout des gens qui parlent aux dieux, tolèrent qu'une femme, être impur et profanateur, vienne souiller un festin de sa présence obscène! Tu les repousses de ton navire quand elles dansent pendant le jour de ton seigneur, et tu permettrais...
—Vos femmes et vos filles», répondit Noté, «sont comme vous-mêmes enfants de Kérito. Elles auront droit, comme vous, dans quelques lunaisons, à partager le rite.» Haamanihi, stupéfait, laissa revenir les femmes.
—«Mais, où sont tes offrandes, enfin!» reprit-il, en considérant les apprêts de la fête. Il savait la coutume des étrangers: d'élever, au-dessus du sol, les aliments qu'ils avalent ensuite par très petits morceaux. Or ces tréteaux et ces bois que Noté appelait une «table pour la nourriture», se montraient dépourvus, jusque-là, de toutes victuailles,—ou si peu chargés! Voilà qui décevrait fâcheusement les affamés d'Atahuru dont les troupes équivoques, toujours en quête de festins solennels, surveillaient l'issue du sacrifice pour s'en disputer les vestiges, et mesuraient, par avance, la ripaille à venir: les dieux nouveaux semblaient gens d'importance,—à considérer les gros bateaux de leurs disciples, et les armes: le festin offert en leur nom, par ces disciples mêmes, il s'imposait qu'il fut plantureux.
—«Voici le repas préparé», dit Noté. Haamanihi ne vit point autre chose que des fruits de uru[4], maladroitement rôtis, et, dans des vases transparents, qu'il savait fragiles, une boisson rouge semblable, pour ses vertus excitantes, au áva piritané. Il enveloppa les maigres offrandes d'un regard commisérateur:—«Est-ce là tout le repas du dieu?» La foule s'agitait en ricanant. Des murmures dépités grondèrent. On ne pouvait croire à une telle misère, ou bien à une telle avarice! Haamanihi, de nouveau, s'offrit à suppléer à cette indigence qu'il sentait compromettre fort le prestige étranger. Noté s'irrita:
[4] Arbre-à-pain.
—«Qu'avons-nous besoin de nourriture grossière et de remplir nos entrailles, comme vous dites, nous auxquels le mets de l'esprit est réservé!» Puis, debout au milieu des autres, il prit en ses mains le fruit de uru, changea sa figure, leva les paupières et considéra le toit du faré.—Etait-ce la coutume des inspirés dans son pays? Enfin il prononça:
—«Iésu prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et le donna aux disciples en disant: Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe, et après avoir rendu grâces il la leur donna en disant: Buvez ceci tous, car ceci est mon sang, le sang de l'alliance qui est répandu...»
—«E aha ra!» interrompit le grand-prêtre qui tressaillit d'envie: Voilà donc le rite! Voilà donc aussi le mot à dire pour rassasier l'attente de la foule. Ces maigres offrandes n'étaient point le repas du dieu, mais au contraire le simulacre de ce dieu, et peut-être... l'atua lui-même, offert à l'homme afin de lui communiquer des forces divines! Le vieillard Téaé s'était changé en arbre, jadis, pour apaiser la faim dans l'île: le dieu Piritané se changeait en fruit et en boisson rouge pour aider à ses disciples: quoi de plus artificieux! Haamanihi tourna vers les impatients un visage émerveillé, et désignant les hommes à peaux blêmes:—«Ceux-là vont manger leur dieu!» Tout aussitôt, il réclama sa part du festin.