Tous y voulurent participer. Des transfuges, convaincus de sacrilèges; des haèré-po tarés de négligences et d'oublis; des échappés de rives malfaisantes et toute la racaille foraine abandonnée sur Tahiti par des pirogues importunes; tous ceux-là, cassant les cordes, se ruèrent au milieu de manants, de porte-idoles, de messagers et de pêcheurs, et entourèrent les Piritané. Les uns comptaient bien retirer du rite plus de ruse, de forces et de chance; d'autres, guérir certains maux inconcevables. Des femmes qui désiraient la stérilité s'approchèrent aussi puisqu'on ne les pourchassait plus. Un faux inspiré de la terre Hitia s'acharna par-dessus les autres: ses rivaux triomphaient, qui recevaient dans leurs ventres les souffles de dieux impalpables: que serait-ce donc, s'il se nourrissait, lui, de ce divin mets visible!—Les voix se réunirent: «Manger le dieu! manger le dieu!» Sous la poussée, les poteaux du faré craquèrent.
Or, voici que le Piritané, bien que généreux par coutume, refusa rudement à tous. Il s'efforçait, dessus le tumulte, de faire entendre ceci: l'on ne mangeait pas l'atua! Non! Non!—il hurlait ces mots en secouant la tête avec violence: mais on partageait le fruit «en mémoire du Seigneur»... plus tard, quand ils sauraient... eux aussi, eux tous viendraient se joindre...—Désormais, quoi qu'il pût dire, la foule, déçue, n'admirait plus son discours.
Entre eux, cependant, parmi les cris à peine tombés, les étrangers mâchaient leur petite nourriture. On les vit ensuite porter aux lèvres les coupes de boisson rougeâtre; on s'attendait à quelque prodige: tout demeurait calme. Ils se repaissaient, d'ailleurs, sans aucune avidité; sans exprimer la satisfaction de leurs entrailles ni le contentement de leurs maigres appétits. On méprisa: des chants grêles et désagréables, de sombres vêtements étroits, la présence impure des femmes, et, pour issue, le piteux festin? Non! le dieu n'était pas descendu! Le dieu ne pouvait pas descendre à l'appel d'aussi piètres inspirés; et il s'irritait, sans doute, dans son ciel... Haamanihi redouta son ressentiment, et il dépêcha deux serviteurs vers le maraè tout proche: si les Piritané ridiculisaient de la sorte leur Iésu, lui du moins, qui s'en déclarait déjà le disciple, l'honorerait en toute dignité. Les deux manants prirent leur course et disparurent dans les broussailles.
Les hommes blêmes se remirent à chanter. Mais l'assemblée s'en détourna: à quoi bon louanger un dieu si peu magnifique? Sur le rivage sans écho se dispersaient pauvrement les sons de leur himéné domptés par d'autres sonorités saintes, majestueuses, et fortes: voix du vent dans les branches sifflantes; voix du récif hurlant au large. Soudain reparurent les serviteurs d'Haamanihi. Ils balançaient un grand fardeau vêtu de feuilles:
—«Pour moi», dit le sacrificateur, «voici mon offrande à Iésu-Kérito. Qu'il me donne, en retour, ma terre Raïatéa.» Il éparpilla les branches: un cadavre parut; la face était verte et on avait brisé le crâne, à coups de massue. Fier de sa générosité, le prêtre de Oro attendait, dans la bouche des étrangers, des paroles flatteuses.
Mais ils s'agitèrent, sans plus. Noté considérait avec effroi l'homme mort, et ne semblait se soucier de présenter l'offrande. Haamanihi s'impatienta, jeta des ordres, et les porteurs-de-victimes, soulevant à deux le cadavre, le balancèrent un instant, bras tendus, plus haut que les têtes. Le corps tomba sur les tréteaux; la face branla, pendit en arrière. Haamanihi porta la main pour accomplir les gestes sacrés...
—«Malheureux! malheureux!» pleurait le Piritané, balbutiant, comme un enfant épouvanté. Ses compagnons, et même les femmes, s'enhardissaient, entouraient le sacrificateur, criaient, le suppliaient de ne point troubler leur prière. Haamanihi, indigné enfin, s'ébroua de ces hommes avares: quoi donc, ils possédaient un dieu fort et bienveillant, et c'étaient là les seuls aliments présentés! Mais lui, prêtre du rang septième et Arii des îles sacrées, des îles respectueuses de tous les atua, il voulait rendre au dieu nouveau, apporté de l'autre face de la mer, un hommage sans pareil.—Sa voix épanouie couvrit les gloussements étrangers. Son front et ses épaules surpassaient leurs petites statures. Il arracha l'œil droit de la victime, et, s'évadant hors du faré délabré, se leva vers les nuages, criant de toute sa poitrine, afin que le dieu comprît, qui planait au firmament:
—«O nouvel atua, Iésu-Kérito, fils du grand dieu Iéhova, le prêtre de Oro t'accueille en ses terres. Pour bienvenue, il t'offre cet œil d'homme, nourriture divine, en aliment pour toi. Qu'il te plaise, désormais, au ciel Tahiti!»
Les autres se lamentaient de plus belle, disant qu'on insultait leur dieu. Noté soupira, comme empli de regrets:—«Trop de hâte! Ces gens ne pouvaient comprendre... ils ont profané ton nom, Kérito, et la mémoire de ton sacrifice.» Ses compagnons voulurent chanter encore. Leurs maigres voix irritées soufflaient faiblement. La foule avait disparu. Haamanihi marchait à grands pas vers la montagne. Seuls demeuraient les porteurs d'offrande, veillant comme il convint sur la victime, avant qu'on la jetât au charnier.