V
Ensuite il survint des aventures incoutumières et telles que Paofaï lui-même n'eut plus le désir ni le savoir de les fixer par des chants mesurés. Mais réchappé à la nuit épouvantable,—la nuit-sans-visage, la nuit-pour-ne-pas-être-vue (ainsi parlent ceux qui ont eu peur),—il raconta sur des mots vulgaires l'histoire qu'on va dire. Un haèré-po de rang quatrième l'entendit quelque part dans les milliers d'îles, et la rapporta aux gens de Tahiti:
La douzième nuit, ou bien la quinzième, voici que le vent faiblit. Le jour béa tout chargé de nuages. On ne vit pas le soleil. Avec le vent tombèrent les petites vagues; et les grandes—qui sont les flancs nombreux de la houle directrice,—se mirent à changer d'allure, et puis tombèrent aussi. Sur l'eau plate, sous le ciel pesant et proche, la pirogue tenait son immobilité. Un trouble, en même temps, pesa sur toutes les épaules. Des gouttes chaudes, et non point salées comme les embruns, mouillèrent les fronts, les lèvres; on frissonna: la pluie drue sur la peau de la mer n'est pas de la vraie pluie: c'est le pleurer de Oro. Et l'on se mit à pagayer, en tournant les nattes au hasard des petits souffles inconstants. L'indécision coulait dans les chairs en même temps que dans les entrailles. Le pahi dérivait, on ne peut savoir vers où. A la chute du jour, la houle reprit, mais sa marche était décevante. On désira l'aube.
Elle fut sombre aussi, et bousculée de nuages vifs. Car un nouveau souffle se levait que Paofaï crut pouvoir nommer: le toéraü. Il fallut changer de flanc, incessamment. Quand le pilote estimait assez large la bordée, il criait, en inclinant la pagaie-maîtresse: le navire fuyait le vent et abattait avec rapidité. L'arrière, à son tour, montait dans la brise; on changeait les nattes: les poupes devenaient avants, et Paofaï, sa grande pagaie sur l'épaule, passait d'un bout à l'autre et reprenait la route.—Mais soudain, le toéraü fraîchit. La mer s'enfla, devenue verte et dure.
On serra les nattes.—Le vent siffla dans les haubans. La mer grossit. Les lames sautaient du travers sur la première coque, la cinglaient d'écume, éclaboussaient les entretoises en secouant la coque jumelle. Les attaches des traverses fatiguaient beaucoup, grinçaient, forçaient et fendaient les ponts.—Ceux qui n'ont pas couru la mer-extérieure et qui ne sont jamais sortis des eaux-du-récif, ne peuvent pas savoir ce que c'est.—Pour soulager le navire, on dressa, bout aux vagues, les deux proues. Les provisions se trempèrent d'eau saumâtre. Puis la carène gauche creva deux bordés et remplit. Les femmes, armées de bols, s'employaient à épuiser. La mer leur couvrait le dos, giclait contre les mâts et ruisselait dans l'entre-coque en clapotant sur les poteaux du toit. Un souffle hargneux arracha les nattes. Alors seulement Paofaï commença de s'étonner.
Certes, il ne craignait rien de la mer. Par lui-même et par ses ancêtres, il en était le familier, le fétii. Il honorait, comme pères éloignés, deux atua marins et deux requins-dieux; et son inoa personnel, il l'avait échangé avec ces hardis poissons ailés qui peuplent les embruns. Mais les esprits, par le moyen de certains présages, lui avaient promis une mer bienveillante, des vents amis: et voici que les eaux s'emportaient autour de lui, et que les vents jouaient et mordaient comme des anguilles capricieuses!—Térii n'était pas moins inquiet. Il percevait, aussi clairement que dans le ventre divinatoire d'une truie, combien la tempête était châtiment et menace. Si loin que l'on pût fuir, il n'espérait plus dépouiller sa faute: les dieux et leurs ressentiments ne changent donc pas avec les ciels qui changent?—Il eut peur. Ils eurent peur. Et, comme roulaient de plus fortes vagues, les femmes, accrochées au pont, glapirent toutes ensembles.
La mer grossit encore. Les nuées grises et noires couraient çà et là, très vite. Le pahi, bousculé par d'insurmontables épaules vertes, ne gagnait plus vers Havaï-i, ni vers n'importe quel espace; mais seulement levait, baissait, levait, tombait, s'abîmait dans une fosse ronde,—tout horizon disparu. Puis, d'un coup, les coques ruisselaient en l'air, criant par toutes leurs jointures. Paofaï, arcbouté, les deux mains serrées sur la forte hampe, tenait tête au vent. Malgré son effort, le pahi vint en travers. Une lame frappa, dure comme une massue de bois. La coque rebondit. Le coup passé, et l'eau pleuvant en cascades du toit sur le treillis, on vit que les femmes étaient moins nombreuses,—et surtout que Paofaï, les mains vides, gesticulait avec effroi: il avait perdu la pagaie...
Dès lors, on attendit sans espoir, en se tassant. Paofaï, prêtre et Arioï, douta décidément que les dieux fussent propices. Afin de les interroger, il saisit, en se hissant aux agrès, les Plumes Rouges que lui-même, avec hommages, avait dédiées et consacrées; et puis, tendant le bras vers le coin du ciel d'où se ruait la tempête, il hurla, plus fort que le vent, des imprécations suppliantes. Son maro avait disparu. Ses robustes reins, ornés des tatu septièmes, se cinglaient de pluie. Il se haussa, mains levées: des plumes, échappées à ses doigts, s'enfuirent en tourbillonnant.
A leur divin contact, la mer sauta de plus belle, et frémit. Mais le vent s'accalmisa. Le ciel blanchit; puis il devint rose; et l'autre firmament plus lointain que celui des nues, transparut, limpide, immobile et dépouillé. La pluie se retint dans l'air. Les narines pouvaient flairer un peu: on devina qu'il passait par l'éclaircie l'arôme d'une terre toute proche, d'une terre mouillée de pluie chaude, grosse de feuillées, et fleurant bon le sol trempé: et cette haleine était suave comme le souffle des îles parfumées d'où l'on s'était enfui.