Elle parut: très haute, escarpée de roches, bossuée de montagnes, creusée de grandes vallées sombres, arrondie à mi-versants de mamelons courbes. On cria: Havaï-i! Havaï-i! On embrassait d'un regard de convoitise la rive désirée: ainsi, disait Paofaï, ainsi fait un homme, privé de plaisirs pendant quatorze nuits, et qui va jouir enfin de ses épouses. Les odeurs palpitaient, plus vives pour les visages lassés du grand large fade, et les yeux, qui depuis si longtemps roulaient sur des formes mouvantes, se reposaient à discerner des contours solides. Si bien que Térii, saisi violemment par les coutumes étrangères, se prit à dire des mots sans suite:—«cela est beau—cela est beau»... il se dressait, la figure détendue.
Paofaï le considéra comme on épie un insensé, et lui parla sévèrement: on était loin du récif! Le courant écartait; il fallait reprendre les petites pagaies, et forcer dessus. Et puis, ce n'est pas un bon présage, pour un voyageur, que d'imiter dans leurs manies les habitants des autres pays.—Térii se souvint. Il baissa la tête, tendit les bras, courba les reins et pagaya. Ses yeux ne cherchaient plus les belles couleurs aux flancs des montagnes, mais seulement à percevoir si le récif ouvrait sa ligne, et comment on donnerait dans la passe: il valait mieux ainsi.
Car la tempête n'était pas encore éteinte. Les creux houlant dans la mer-extérieure se reformaient sans relâche; et la terre,—malgré tous les efforts,—la terre désirée, la terre originelle si ardemment attendue ne s'abordait pas. Le navire dérivait à distance infranchissable des vallées savoureuses, qui, l'une après l'autre, bâillaient et se fermaient. Puis, le vent ressurgit, ayant changé sa route, et soufflant vers un autre coin du ciel. Le ciel rosé s'embruma. La mer bondit encore, plus harcelante: car les vagues nouvelles s'épaulaient contre la houle établie. Dans le soir qui s'avançait, dans les rafales plus opaques, dans la tempête reprenant courage et livrant une autre bataille, les errants, en détresse, virent disparaître cette Ile première, où nul vivant ne pourra jamais atterrir.
Puis, la nuit recommença; si lourde, et si confuse, et si pleine d'angoisses, que Paofaï, ni Térii, ni les douze pagayeurs, ni les cinq femmes survivantes, ne voulurent jamais en raconter. On ne sait pas ce qu'ils virent dans le vent, ou ce qu'ils entendirent monter de l'abîme. L'une des filles, seule, se risqua, malgré sa peur, à divulguer ceci: qu'un feu monstrueux, quelque temps après la fuite de Havaï-i, avait marqué sa place sur la mer,—pendant que d'horribles visages passaient en sifflant dans les ténèbres. On peut croire qu'un atua propice ou plus fourbe, faisant sauter la bourrasque, laissa voir le ciel illuminé,—et que l'épouvante, alors, se démesura et remplit toute la caverne sous le toit du monde... car le maléfice avait changé les étoiles du soir en étoiles du matin, et changé aussi les étoiles du matin en étoiles du soir... Et nul vivant n'aurait osé chercher son guide dans le chaos du ciel à l'envers!
VI
Des lunaisons passent, les petites lunaisons de Hina. Paofaï et Térii, et quelques pagayeurs, et quelques femmes aussi, ont pu gagner un îlôt sans nom où ils ont vécu de poissons pris avec la main sur le corail, en courant de flaque en flaque; où ils ont bu l'eau rare de la pluie tombée dans des trous creusés à la coquille. Peut-être qu'une autre pirogue les a trouvés sur leur récif et conduits dans cette terre où on les rencontra longtemps après, à Uvéa;—dont les gens sont accueillants malgré leurs appétits et leurs coutumes de manger les hommes parfois. C'est pour tenir la mémoire de ce séjour que Paofaï composa ce récit mesuré:
A hoé! l'île Uvéa n'est pas un motu. Pourtant elle est plate, malgré ses petites montagnes, comme un dos de poisson sans ailerons. Mais les errants n'ont pas le choix.
A hoé! n'oublie pas en touchant le corail, les paroles d'arrivée en bienvenue pour les esprits:
J'arrive en ce lieu où la terre est nouvelle sous mes pieds.
J'arrive en ce lieu où le ciel est nouveau dessus ma tête.