Le navire laissa tomber son lourd crochet de fer dans l'eau calme; fit tête, en raidissant son câble, tourna sur lui-même et se tint immobile. Rassemblés sur le pont, pressés dans les agrès et nombreux même au bout du mât incliné qui surplombe la proue, les étrangers contemplaient gaîment la rade emplie de soleil, de silence et de petits souffles parfumés. Pour tous ces matelots coureurs des mers, pêcheurs de nacre ou chasseurs de baleines, les îles Tahiti recèlent d'inconcevables délices et de tels charmes singuliers, qu'à les dire, les voix tremblotent en se faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir. Ces gens pleurent à s'en aller, ils annoncent leur retour, et, le plus souvent, ne reparaissent pas.—Térii ne s'étonnait plus de ces divers sentiments, inévitables chez tous les hommes à peau blême. Il en avait tant approché, durant ces vingt années d'aventures!—jusqu'à parler deux ou trois parmi leurs principaux langages... Et décidément il tenait leurs âmes pour inégales, incertaines et capricieuses autant que ces petits souffles indécis qui jouaient, en ce matin-là, sur la baie Papéété.
Lui-même considérait le rivage d'un regard familier, se répétant, avec une joie des lèvres, les noms des vallées, des îlots sur le récif, des crêtes et des eaux courantes. Puis ramenant autour de lui ses yeux, il s'étonna que pas une pirogue n'accourût, chargée de feuillages, de présents et de femmes, pour la bienvenue aux arrivants. Cependant la rade et la rive semblaient, aussi bien que jadis, habitables et peuplées: les pahi de haute mer dormaient en grand nombre sur la grève, et des faré blancs, d'un aspect assez imprévu, affirmaient une assemblée nombreuse de riverains.—Nul ne se montrait; hormis deux enfants qui passaient au bord de l'eau, et une femme singulière que l'on pouvait croire habillée de vêtements étrangers. Doutant de ce qu'il apercevait, Térii s'empressa de gagner la terre.
Personne encore, pour l'accueillir. De chaque faré blanc sortait seulement un murmure monotone où l'on reconnaissait peut-être un récit de haèré-po, et les noms d'une série d'aïeux. Le voyageur entra au hasard...—Certes, c'était bien là ses anciens fétii de la terre Paré! Mais quelle déconvenue à voir leurs nouveaux accoutrements—Ha! que faisaient-ils donc, assis, graves, silencieux, moins un seul,—et Térii le fixa longuement—moins un seul qui discourait en consultant des signes-parleurs peints sur une étoffe blanche... La joie ressaisit l'arrivant qui, malgré lui, lança l'appel:
—«Aroha! Aroha-nui pour vous tous!» Et, s'approchant du vieux compagnon Roométua té Mataüté,—qu'il reconnaissait à l'improviste—il voulut, en grande amitié, frotter son nez contre le sien.
L'autre se déroba, le visage sévère. Les gens ricanaient à l'entour. Roométua, se levant, prit Térii dans ses bras et lui colla ses lèvres sur la joue. Il dit ensuite avec un air réservé:
—«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito. Et comment cela va-t-il, avec toi?»
Térii le traita en lui-même d'homme vraiment ridicule à simuler des façons étrangères. Mais toute l'assemblée reprit:
—«Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito, le vrai dieu.
—Aué!» gronda Térii, stupéfait d'un tel souhait. On lui fit place. Il s'assit, écoutant le discoureur.
«Les fils Iakoba étaient au nombre de douze: