—«Est-ce la coutume de parler si longtemps sans danser et sans nourriture?»
Samuéla ne répondit. Il avait abaissé les paupières et respirait avec cette haleine ralentie du sommeil calme et confortable. Mais Térii admira combien le torse du fétii demeurait droit, son visage tendu, et comment toute sa personne figurait un écouteur obstiné, malgré l'importunité du discours. Que n'allait-il plutôt s'étendre sur des nattes fraîches!—Un bruit, une lutte de voix assourdies, sous l'une des portes: des gens armés de bâtons rudoyaient quatre jeunes hommes en colère, qui, n'osant crier, chuchotaient des menaces. On les forçait d'entrer. Ils durent se glisser au milieu des assistants, et feindre le respect. L'orateur étranger, sans s'interrompre, dévisagea les quatre récalcitrants; et Samuéla, réveillé par le vacarme, expliqua pour Térii que c'était là chose habituelle: les serviteurs de Pomaré, sur son ordre, contraignaient toutes les présences au faré-de-prières.
L'on clabaudait maintenant d'un bout a l'autre de l'assemblée. Les manants aux bâtons bousculaient rudement, çà et là, ceux qu'ils pouvaient surprendre courbés, le dos rond, la nuque branlante: beaucoup d'assistants n'avaient pas l'ingénieuse habileté de Samuéla pour feindre une attention inlassable. Les réveilleurs frappaient au hasard. Ils semblaient des chefs-de-péhé excitant à chanter très fort les gosiers paresseux.—Mais il est plus aisé, songeait Térii, de défiler dix péhé sans faiblir, que d'écouter, sans sommeiller, celui-ci parler toute une heure! Malgré la volonté de l'arii, malgré les bâtons de ses gens, un engourdissement gagnait toutes les têtes. Samuéla, dont la mâchoire bâillait, désignait même à Térii la forte carrure du chef, balancée comme les autres épaules, d'un geste assoupi, sous les yeux de l'orateur: Pomaré seul avait droit au sommeil.
Le Piritané persistait à bégayer sans entrain les tristes louanges de son dieu, et Térii s'inquiétait sur l'issue du rite. Son ennui croissait avec la hâte d'un appétit non satisfait. Comment s'en irait-il?—Les gens aux bâtons surveillaient toutes les portes; et la présence des chefs, de quelques-uns reconnus pour Arioï, donnait à l'assemblée, malgré tout, une imposante majesté. Il patienta soudain: l'orateur changeait de ton.
Cette fois il se servait du langage tahiti, et il mesurait chaque mot, pour que pas un n'en fût perdu, sans doute: il avertit de ne point oublier les offrandes: ces offrandes promises devant l'assemblée des chefs, en échange des «grands bienfaits reçus déjà du Seigneur».—A ces paroles, Térii connut quelle différence séparait en vérité des dieux qu'il avait imaginés frères: l'atua Kérito se laissait attendrir jusqu'à dispenser tous ses bienfaits d'avance, cependant que Hiro, Oro et Tané surtout, exigeaient, par la bouche des inspirés, qu'on présentât tout d'abord les dons ou la victime, et ne laissaient aucun répit. Le nouveau maître apparaissait trop confiant aux hommes pour que les hommes rusés ne lui aient déjà tenté quelque bon tour. On pourrait en risquer d'autres, et jouer le dieu!—Les chants recommençaient. Mais Térii vit enfin la porte libre, et s'enfuit.
Il cheminait sur la plage, longeant avec défiance les nombreux faré nouveaux. Tous étaient vastes et la plupart déserts. Çà et là, des hommes vieux et des malades geignaient, sans force pour suivre leurs fétii, et sans espoir, que, durant ce jour consacré, l'on répondît à leurs plaintes. L'un d'eux s'épouvanta,—car un grand feu conservé malgré les tapu sous un tas de pierres à rôtir, flambait dans l'herbe et menaçait. Il cria vers le passant inattendu. Térii prit pitié du vieil homme et éteignit le feu sous de la terre éparpillée. L'autre dit:—«Je suis content» et ajouta sévèrement: «mais pourquoi n'es-tu point occupé comme tous ceux qui marchent, à célébrer le Seigneur, dans le faré-de-prières?» Et le vieillard regardait avec dédain le maro écourté, les épaules nues de Térii qui ne sut point lui répondre et poursuivit ses pas.
La vallée Tipaèrui s'ouvrait dans la montagne. Il marcha près de la rivière, en s'égayant à chaque foulée dans l'herbe douce, en goûtant la bonne saveur du sol odorant. Les faré vides n'atteignaient point très haut sur la colline. Il en trouva d'autres, mais ceux-là recouverts de feuilles tressées, avec des parois de bambous à claire-voie. Et Térii, reconnut les dignes usages. Car des fétii, nus comme lui, libres et joyeux autour d'un bon repas, lui criaient le bon accueil:
—«Viens, toi, manger avec nous!»
Sitôt, il oublia l'étrangeté de son retour.