Comme il redescendait au rivage, voici que l'entoura la foule des gens graves sortis du faré-de-prières, à l'issue du rite.

Par petits groupes, ils croisaient son chemin, échangeant entre eux de brèves paroles, et soucieux, semblait-il, de quitter au plus vite leurs imposants costumes de fête. Un homme avait dépouillé les étroits fourreaux dont s'engaînaient ses jambes: il marchait plus librement ainsi. Mais les femmes persistaient à ne vouloir rien dévêtir. Cependant, chacune d'elles, en traversant l'eau Tipaèrui, relevait soigneusement autour de ses hanches les tapa traînantes, et, nue jusqu'aux seins, baignait dans l'eau vive son corps mouillé de sueur. La ruisselante rivière enveloppait les jambes de petites caresses bruissantes. Comme les plis des tapa retombaient à chaque geste, les filles serraient, pour les retenir, le menton contre l'épaule, et riaient toutes, égayées par le baiser de l'eau.

Et voici que plusieurs, apeurées soudain, coururent en s'éclaboussant vers la rive. D'autres, moins promptes, s'accroupissaient au milieu du courant—pour cacher peut-être quelque partie du corps nouvellement frappée de tapu?—A quoi bon, et d'où leur venait cette alerte? Un étranger au visage blême, porté sur les épaules d'un fétii complaisant, passait la rivière et jetait de loin des regards envieux—comme ils le font tous—sur les membres nus, polis et doux. N'était-ce que cela? et en quoi l'œil d'un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des femmes? Elles feignaient pourtant de fuir comme on fuit la mâchoire d'un requin. Et leur effarement parut à Térii quelque chose d'inimaginable.

Décidément, tout n'était plus que surprise ou même inquiétude, pour lui: ses compagnons, tout d'abord,—ces hommes si proches autrefois de lui-même,—n'avaient rien gardé de leurs usages les plus familiers. Les vêtements couleur de nuit, le silence en un jour qu'on déclarait joyeux et solennel, la morne assemblée sans festins, autour d'une maigre parole, sous une toiture brûlante, et ceci, par-dessus tout: qu'on put réciter les signes... Ho! encore: la honte des femmes dévêtues... Tout se bousculait dans l'esprit du voyageur; et son étonnement égalait celui de ce pilote qui, pour regagner la terre Huahiné, s'en fut tomber sur une autre île, dans un autre firmament!—Térii se demanda sans gaîté si la terre Tahiti n'avait point, en même temps que de dieux et de prêtres, changé d'habitants ou de ciel! Il se reprit à errer au hasard, plus indécis que jamais.

—«E Térii! voici ta femme!» criait l'obsédant Samuéla, qui survenait à pas pressés. «Voici ta femme et tous les fétii de la terre Papara.

—Quelle femme?» retourna Térii. Les épouses avaient été nombreuses près de lui, comme les écrevisses dans les herbes des rivières. Et celle-là qui le rejoignait très vite bien qu'elle fut grasse et d'haleine courte, il ne pouvait lui donner un nom... «Aué! Taümi vahiné!» se souvint-il enfin, non sans joie. C'était la plus habile à bien tresser les nattes souples.—Il l'avait fortement battue, la nuit de l'incantation! Il rit à ce souvenir. Près d'elle il apercevait une fille nubile à peine; derrière, un homme Piritané. Térii vit tout cela d'un coup d'œil et dit:

—«Aroha! Taümi no té Vaïrao».

Elle reprit avec une contenance réservée:

—«Que tu vives, en le vrai dieu!» Puis elle baisa des lèvres le tané retrouvé, sans même en flairer le visage. Ensuite elle plissa le front, cligna des paupières et parla joyeusement avec des larmes de bienvenue. Elle ne se nommait plus Taümi no té Vaïrao, mais bien «Rébéka». La fille était sa fille, «Eréna», née pendant la saison où Pomaré le premier, puni par le Seigneur, avait trouvé la mort sans maladie. Enfin, elle prit la main du Piritané, qui montra un visage de jeune homme, des cheveux clairs, des yeux roux timides: