—«C'est mon enfant aussi», dit-elle, «c'est le tané de Eréna. Nous l'appelons «Aüté».

—Aroha!» insinua Térii avec une défiance. Et voici que l'étranger prononça:

—«Aroha! aroha-nui pour toi!

—Eha!» s'étonna le voyageur, «celui-ci parle comme un haèré-po! Je suis ton père, moi-même. Où est le faré pour vous tous? Je vais rester avec vous maintenant.»

Les nouveaux fétii marchaient ensemble vers la mer. Rébéka, malgré son désir, n'interrogeait pas encore l'époux revenu. Elle n'ignorait point que les voyageurs aiment à réserver, pour les raconter à loisir, au long des nuits, les beaux récits aventureux gardés en leur mémoire. Elle nommait seulement, au hasard du chemin, les vieux compagnons rencontrés et commençait des histoires dont bien des paroles demeuraient obscures pour Térii.

Devant eux allaient les jeunes époux. Eréna, de la main et du coude, relevait sa longue tapa blanche que balançaient à chaque pas ses fermes jambes nues. Son bras serrait la taille d'Aüté; et lui-même, incliné sur elle, caressait ses cheveux luisants. Les doigts courbés rampaient autour de son cou, effleuraient la gorge et la nuque, enfermaient l'épaule ronde, et, se glissant dans l'aisselle, venaient, à travers l'étoffe limpide, presser le versant du sein. Le corps de la fille cambrait sous l'étreinte vers la hanche de l'ami. Ils allaient d'un pas égal, d'un pas unique. Même, l'étranger avait perdu cette déplaisante et dure démarche des hommes qui n'ont point les pieds nus.

Térii les considérait. Aüté, d'une voix priante, implorait:—«Tu n'iras pas... Tu n'iras pas?»

Eréna riait sans répondre. Il répétait: «—Tu m'as promis de ne plus jamais aller à bord des pahi où l'on danse. Il y a là de vilains hommes que je déteste. Tu n'iras pas?

—Je ne parlerai pas aux matelots», assura la petite fille. «Je ne quitterai pas mon nouveau père. Je reviendrai très vite.» Aüté la regardait avec tristesse; sa main pressa plus fort. Elle même se serrait davantage pour effacer, par la caresse de son corps, la crainte qu'elle sentait confusément couler entre eux. Elle disait aussi de jolis mots familiers inventés tout exprès pour murmurer les choses qu'on aime. Lui restait inquiet:

—«Tu n'iras pas...» La mère survint et reprit les mêmes paroles. Car elle chérissait le jeune homme doux et généreux qui lui prouvait, par le don de belles étoffes neuves, la tendresse portée à Eréna.—Celui-là fâché et perdu, la fille ne trouverait point de tané semblable, parmi les turbulents marins de passage! Mais, en dépit de tous les efforts, et que l'amant promît une belle plume bleue pour orner le chapeau de fête, Eréna ne convenait point que sa promenade au navire ferait peine, une lourde peine aux entrailles d'Aüté.—Pourquoi réclamait-il ainsi disposer d'elle? Ses tané tahitiens, indifférents à ses jeux de petite fille, lui demandaient seulement sa présence pour les nuits, et de leur tresser les fibres de fara qui donnent de si jolies nattes. A quoi bon s'occuper du reste et s'inquiéter de ses amusements? Ces navires étrangers sont toujours pleins de beaucoup d'objets curieux que les marins vous laissent emporter, surtout quand ils sont ivres, en échange de si peu de chose: quelques instants passés près d'eux, dans le ventre du bateau...