Mais voici qu'il pleurait maintenant, son amant chéri! et c'était une autre affaire: les larmes ne sont bonnes que pour les petites filles, et si l'on peut les entourer de cris, de sanglots, et de certains mots désolés. Au contraire, les hommes blancs affirment n'en verser jamais que malgré eux, et devant un vrai chagrin. Elle eut pitié, cette fois. Elle voulut consoler et dit, tout près de lui: «Pauvre Aüté», et plus bas, d'autres parlers caressants. Il s'apaisa, sourit, et reprit sa marche confiante.
Le soleil montait droit sur les têtes. Il tardait à tous de parvenir au faré commun:—«Là-bas devant», montra Samuéla, «au bord de l'eau Tipaèrui, quand elle rejoint la mer.» La foule retardait leurs pas, et se pressait, confuse autant qu'autrefois pour les grandes arrivées. Ces gens venaient des vallées environnantes. Quatre fois par lunaison, après cet espace de sept jours que l'on appelait désormais «semaine», ou encore «hébédoma», il leur fallait se réunir afin d'honorer le Seigneur. Or, ils n'avaient point, sur leurs terres, de faré pour l'assemblée:—«Bien peu nombreux encore, malgré les efforts des missionnaires et des chefs,» soupira Samuéla.
—«Les missionnaires!» questionna Térii. L'autre, sans répondre, le regarda d'un air soupçonneux...—Et l'on devait abandonner sa rive, ses fétii malades, la pêche, et les petits enfants qui ne courent pas sur deux jambes. D'ailleurs, l'atua Kérito n'avait-il point enseigné: «Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi». Ces mots, Samuéla les vêtit d'un grand respect.
Térii, cependant, considérait avec stupeur que des gens avançaient, sans marcher eux-mêmes, et plus élevés que la foule, et plus hauts que les Arii qu'on portait jadis à dos d'esclaves. Ils montaient des sortes de cochons à longues pattes, à queue chevelue, dont Térii savait l'existence, mais dont il n'avait pas imaginé l'usage. Samuéla renseignait de nouveau:—«Ce sont les cochons-porteurs d'hommes, les cochons-coureurs, débarqués par les Piritané. On ne les mange pas d'habitude. Les étrangers les nomment chevaux. Comme ils vont très vite d'une vallée à l'autre, tous les fétii veulent en avoir, et ceux qui ne peuvent pas s'en procurer par échanges, sautent sur le dos des petits cochons maori, qui en crèvent... E! voici le faré!»
Térii aperçut une bâtisse blanche, close. Il poussa la porte. Une mauvaise bouffée d'air chaud en sortit, comme d'une bouche malsaine. Nul n'y pénétra: c'était seulement le faré-pour-montrer, que l'on avait construit pour construire, parce que le travail est agréable au Seigneur. Mais on n'y habitait point. Tout proche, et dressé selon les coutumes anciennes, bambous et feuillages, Térii reconnut le faré-pour-dormir et se coula vivement, et tous les autres avec lui, sous la fraîche toiture.—Mais il ne put assoupir ses yeux ni son esprit.
Il parlait en lui-même, au hasard, se répétait stupidement les propos entendus, remâchait les interdits révélés, et s'en interloquait: ne pas manger, en ce jour, de repas apprêté, ne pas danser, ni chanter, sauf de bien pauvres péhé, ne pas caresser de femmes; quoi donc aussi?—malgré que la lumière, triomphante et bleue, fût épanouie encore; malgré que, les montagnes paisibles et abreuvées d'eau courante, il les vit encore descendre à sa droite, à sa gauche, vers les confins des rives, malgré que le visage tumultueux des sommets eût gardé des formes familières, malgré que le récif coutumier n'eût point changé de voix, Térii sentit violemment, avec une angoisse, combien les hommes, et leurs parlers, et leurs usages, et sans doute aussi les secrets désirs de leurs entrailles,—combien tout cela s'était bouleversé au souffle du dieu nouveau; et quelles terres surprenantes, enfin, ce dieu avait tirées des abîmes, par un exploit égal à l'exploit de Mahui, pêcheur des premiers rochers!...
Il sursauta:
—«J'irai vers le maraè!»
Les dormeurs soulevèrent un coin de paupière, et, comme il répétait son désir, s'esclaffèrent bruyamment:
—«Païen! Païen!» dit Rébéka. Elle plia le coude et se rendormit.