—«Ignorant! mauvais ignorant!» ajouta sans rire Samuéla.—Mais, dans le grand voyage, personne ne l'avait donc tiré de cette erreur lamentable, de cette nuit de l'esprit? Il n'y avait donc point de «Missionnaires» dans ces îles?

Térii soupçonna que l'on désignait ainsi, désormais, les hommes au nouveau-parler; il s'étonna de l'importance et du respect donnés à de si piètres compagnons! Mais il n'osa point questionner encore, non plus qu'il n'osa raconter comment deux hommes, quelque part, dans son voyage, avaient annoncé l'atua Kérito.—Pas longtemps: on les avait tués ou chassés.—Il s'arrêta, par dépit.

Près de lui reposaient les jeunes amants que ne troublait plus aucune parole triste. La main d'Eréna berçait les yeux d'Aüté pour ensommeiller toutes les peines. L'étranger murmurait:—«Je suis content, tu n'iras pas au navire...

—Il rêve,» dit la fille. Elle sortit doucement du faré.

Ses compagnes l'attendaient au milieu de l'eau Tipaèrui, la mine satisfaite, le corps affraîchi déjà, et toutes empressées au bain de la tombée du jour. Elle-même, frissonnant de plaisir à regarder la froide rivière, dénouait en hâte, sous le cou, les liens de sa tapa. Elle dépouilla de même un second et un troisième vêtement moins ornés mais plus épais: comme il est bon, disent les Missionnaires, d'en revêtir, afin qu'à travers la légère étoffe ne se décèlent point les contours du ventre, ni le va-et-vient des jambes. Un grand paréü blanc et rouge, serré sur les seins, couvrait toute sa personne. Elle en assura l'attache, secoua ses cheveux, s'élança.

Elle goûtait longuement la caresse de l'eau. Mais les autres, arrêtant leurs jeux, se levaient, mouillées à mi-hanches, pour rire et parler entre elles. On devisa du navire survenu ce matin-là. C'était un Farani[9]: cela se reconnaît aux banderolles toutes blanches qui pendent du troisième mât. Les Farani sont plus gais que les marins d'aucune autre sorte; et bien que les Missionnaires et les chefs les tiennent en défiance, ils se montrent joyeux fétii.

[9] Français.

Pour mieux voir le bateau, les filles, s'étant revêtues, marchaient vers la mer jusqu'à piétiner le corail. Le soir tombait. Des lumières jaillirent de la coque noire; d'autres luisaient sur le pont. Un bruit de joie et de rires parvint, comme un appel, jusqu'au rivage.

Eréna sentit combien l'on s'amusait là-bas.—Certes, elle n'irait pas au navire: Aüté pleurerait encore et serait si fâché! Il ne la battrait point, malheureusement, mais il gémirait, trois nuits de rang, et des jours... Et c'est bien lassant, quand on est gaie soi-même, de consoler un tané qui pleure! Non, elle n'irait pas au navire: elle en ferait le tour en pagayant lentement, afin d'écouter les himéné, de voir les danses et toute la suite. Elle courut vers sa pirogue, la traîna sur l'eau, en tâtonnant dans le creux pour saisir la pagaie. Ses doigts se mouillèrent dans un peu de pluie tombée au fond;—et point de pagaie. Aué! le méchant Aüté l'avait cachée, sans doute, pour déjouer la promenade défendue!