—«Tu viens au pahi Farani? Tu viens?» crièrent les trois amies. Eréna montrait son dépit.

—«Eha!» riaient les autres, «il est bien rusé, ton Aüté chéri, et bien exigeant. Mais, puisque ce navire-là t'a rapporté le vieux tané de Rébéka... le vieux tané qui est ton père, maintenant... mais viens donc!»

Eréna plissait tristement la bouche, honteuse devant ses compagnes.

—«Nous n'avons pas de pirogues, nous autres, nous allons nager... Tu viens?»

Elles plongèrent. Leurs épaules, d'une même glissade, filaient dans l'ombre calme, et leurs trois chevelures sillaient, en frétillant, la face immobile de l'eau.

—«Je ne monterai pas au navire», se redit Eréna. «Je regarderai seulement.» C'était un jeu de nager d'une traite jusqu'au récif, et le pahi s'en tenait à moitié route. Elle rejoignit les autres en quelques brassées, et toutes, insoucieuses de leur souffle,—car la mer vous porte mieux que l'eau courante, s'en allaient très vite vers le navire éblouissant. Les poissons fluets, à la chair délicate, aux couleurs bleues et jaunes, nagent vivement aussi vers les grands feux de bambous, jusqu'au temps où l'homme au harpon, penché sur l'avant de la pirogue, les perce d'un grand coup qui les crève et les tue. Les petites filles s'amorcent et se prennent comme les poissons curieux,—pensaient peut-être les Farani, embusqués dans leurs agrès noirs.

L'un d'entre eux avait aperçu les quatre nageuses, et leur criait des appels dans son comique langage. Eréna se laissa distancer. Les trois autres sautèrent à bord, ruisselantes; les tapa leur collaient aux seins, aux genoux. Ce fut une bourrasque de joie: tous leur faisaient fête. Mais elles, décemment, séparaient de leur peau l'étoffe alourdie, et en disposaient les plis d'une façon tout à fait bienséante. Eréna saisit l'échelle pour reprendre haleine, et s'ébroua. Les marins la réclamaient aussi; car malgré la chevelure épandue sur les yeux et la bouche, ils devinaient une plaisante fille, désireuse de joindre ses compagnes, mais effarouchée ou moins hardie. Un homme alerte s'en vint jusqu'au ras de l'eau, près d'elle, et prit sa main. Elle se cambra sur le premier échelon, afin de rajuster sa tapa qui découvrait l'épaule. Et comme le marin, lui entourant la hanche, la pressait de monter, et qu'il se penchait tout entier vers l'eau pour lui laisser passage, elle dit avec raison:—«Non! non! va le premier, toi!» Car il n'est pas bon de précéder à l'escalade un homme étranger dont le regard glisse au long des jambes. Lorsque le marin fut en haut, elle décolla, comme ses amies, ses vêtements mouillés; hésita un peu, puis sauta sur le pont en serrant les plis, de ses pieds joints.

On l'entraîna. Comme ils étaient enjoués, ces matelots Farani! Les femmes, en parures de fête et nombreuses venues, riaient déjà sans défiance, et commençaient à s'agiter. Tous les jeux, chassés de la terre de l'île, se réfugiaient là, plus libres et plus nobles que jamais. Il s'inventait de nouvelles danses, frappées de pas et de gestes imprévus, et quelques-unes se marquaient de noms moqueurs. Il y avait le ori-pour-danser «Tu es malade parce que tu bois le áva», et le péhé-pour-chanter «Tu es malade parce que tu as travaillé pendant le jour du Seigneur». Le chef de bande, en feignant une gravité, criait ces parlers plaisants; et l'on sautait. Vraiment il ne fallait pas dire cela aux oreilles des Missionnaires! Les étrangers, surtout les prêtres, entendent malaisément la moquerie. Mais à bord de l'accueillant navire, les Piritané n'avaient plus rien à voir! Et les filles, rassurées, dansaient de plus belle, inventant, après chaque figure, une autre bien plus drôle encore. Elles avaient surpris cet usage des hommes Farani qui répètent, à tout propos, le mot «Oui-oui» pour affirmer leurs paroles, au lieu de relever simplement les paupières ainsi que les gens de Tahiti;—ce qui est plus clair et bien moins ridicule. Pour railler aimablement cette manie de leurs hôtes, les petites filles commencèrent le «Ori des oui-oui».—Les étrangers ne comprenaient point.

Sans trop oser réclamer, les femmes acceptaient volontiers la boisson qui enivre. C'était mauvais à goûter, âcre, brûlant. Elles avalaient péniblement, les yeux grands ouverts, les lèvres serrées, avec une secousse du gosier, des hoquets, des toux. Mais aussitôt, une fumée joyeuse leur soufflait dans la tête; leurs regards se balançaient dans une brume où pétillaient toutes les lumières, où se tordaient les mâts et les agrès. Voici même que le pont du navire, bien que l'eau fut paisible, devenait onduleux comme une houle... Et c'était fort amusant.

Eréna buvait avec hâte. Son amant était loin, en vérité, très loin. Avait-elle encore un tané... Un tané Farani, ou bien de sa couleur? Mais tous ceux-là qu'elle avait enserrés de ses jambes, depuis le temps où elle était petite et maigre de corps, tous ceux-là se mélangeaient en un seul, imaginé au seul moment de l'amour et lui donnant, par toute la peau, d'agréables frissons. Peu lui importait d'en connaître le visage.