Soudain, elle entrevit son nouveau père et courut à lui, craintive un peu. Mais Térii avait déjà, dans le creux du bateau, festoyé parmi ses compagnons de voyage. Il ne parut point irrité à la voir. Même, il dit à Eréna, montrant à la fois un matelot qui passait et une coupe vide:—«Demande pour moi du áva Farani... ils ne veulent plus m'en donner!»

Eréna en obtint vite un plein bol, et le rapporta fièrement: ainsi se ménagerait-elle les bonnes grâces du tané de sa mère. Celui-ci but avec prestesse, en grimaçant beaucoup. Il souffla: «Je suis content» et tendit une seconde fois la coupe. Mais Eréna avait disparu, entraînée par le bon matelot généreux.

—«Excellents Farani! Excellents fétii!» proclamait maintenant Térii, dont la reconnaissance débordait avec d'abondantes paroles. Sous la vertu de la précieuse boisson, il lui venait aux lèvres des mots de tous les langages entendus au hasard de ses aventures. Il remerciait tour à tour en Paniola[10] et en Piritané. L'on s'égayait beaucoup. Alors, il imagina de raconter aux bons Farani la déconvenue de son arrivée, les rites stupides, la tristesse, l'ennui. Il feignait de considérer, dans le creux de sa main, des feuillets à signes-parleurs. Il levait le bras comme l'orateur du matin. Les matelots, autour de lui, secouaient leurs entrailles. Excité par leur bonne humeur, il chanta, d'un gosier trémulant, quelque himéné mélangé d'injures et de moqueries. Puis il s'arrêta, inquiet soudain. Car une voix pleine d'angoisse, toute proche, appelait de groupe en groupe:—«Eréna... Eréna...»

[10] Espagnol.

Il vit le jeune Aüté, les yeux rouges dans les lumières, et qui lui-même aperçut Térii:—«Où est Eréna?» Térii se garda bien de montrer le creux du bateau. Sans répondre, et comme sollicité par tous les rieurs, il se remit à danser en raillant, cette fois, la démarche sautillante des femmes étrangères, et leurs gestes étroits. Des cris amusés s'envolèrent à la ronde, se mélangeant à la joie qui grondait partout: les pieds frappaient le pont à coups pressés; les mâts tremblaient; le navire entier, secoué comme de rire, agitait toutes ses membrures. Mais parmi la foule turbulente et le tumulte, le jeune étranger réclamait toujours son épouse chérie.

Elle apparut devant lui, tout à coup, toute seule. Une lueur tomba sur la petite épaule nue. Aüté balbutiait très vite: elle était là! malgré lui, malgré la promesse: oh! qu'il en avait de peine!—Eréna, souriant à demi, entourait de son bras le jeune homme survenu elle ne savait pas très bien comment, et subissait avec patience les reproches longs, habituels aux étrangers. Lui, s'écartait. Alors elle espéra des coups... Non. Il la regardait gravement, avec d'autres parlers inutiles et ennuyeux, encore:—«Tu m'avais promis de ne pas venir, petite Eréna chérie... Pourquoi es-tu venue... Comment es-tu venue... Tu es mouillée... Comme tu as été méchante. Et qu'est-ce que tu as fait ici? Tu n'as pas dansé devant les matelots? Ces Farani sont mauvais pour les petites filles... Oh! tu es toute mouillée!» Il la pressait doucement, la voyant tremblante un peu. A travers leurs vêtements que l'eau faisait transparents à la peau, ils sentirent, à nu, leurs deux corps approchés. Eréna se cambra, membre à membre, avec tant de souplesse que le cher contact humide et froid le fit tressaillir. Les yeux attachés sur elle, il tordait en silence les beaux cheveux encore suintants que la mer avait emplis de paillettes poisseuses.

La fille se taisait, rassurée à peine: qu'avait pu deviner son amant? Peut-être rien du tout; et pourquoi risquer de lui apprendre... Et puis, cela, c'était déjà si lointain, si épars, si confusément entrevu: le bain, les chants, les matelots et ce qu'ils demandaient, et son père, très drôle! et sa tapa défaite. Surtout, elle tâchait à tenir éveillées ses paupières étonnamment pesantes, cette nuit-là. C'était le plus difficile. Le bateau lui parut soudain se mettre à l'envers. Elle serra son amant qui lui rendit l'étreinte. Des matelots couraient autour d'eux; et celui qui pour un bol de boisson l'avait caressée à loisir, jeta en passant:—«Allons! tu es une bonne fille. Tu reviendras demain?»

Aüté sursauta, et voulut s'enfuir en entraînant son amie. Mais le petit visage pencha au hasard, et tout le corps se mit à vaciller. Comme leurs deux bouches se touchaient, il sentit l'haleine trouble; il vit les lèvres frissonner, et les jolis yeux noirs—qu'il appelait si tendrement «lumières dans la nuit,»—chavirer vers le front en roulant leurs couronnes blanches. Il la souleva violemment, la tenant dressée comme on tient un cadavre. Elle se cramponnait sur l'échelle. Il l'arracha avec rudesse et l'étendit au fond d'une pirogue.

A demi relevée, elle pesait de sa poitrine sur les genoux d'Aüté, et disait, d'une voix entrecoupée:—«mon cher petit tané chéri...» Les seins tressaillaient et tout le corps hoquetait avec de petites plaintes.