Les bons Farani menaient toujours une grande gaîté. Térii continuait à lever des rires, les femmes à danser, les couples à s'ébattre. Les chants et les cris ne faiblissaient pas, qui sont nourriture pour les hommes en liesse. Soudain, le voyageur songea: qu'avait-il donc imaginé, tout au long de ce jour d'arrivée? La joie perdue? L'île changée? Il considéra longuement, en clignotant beaucoup, le navire en fête, le plaisir soufflant sur tous. Il vit la baie se parsemer de torches; près de lui s'offrir des femmes dévêtues, cependant que d'incroyables provisions pour manger s'amoncelaient sur le pont. Il reprit:—Quoi donc avais-je pu rêver, la terre Tahiti n'a pas changé! pas changé du tout!»

Il respira fortement, et, rassuré, se remit à boire, à danser, à s'égayer sans contrainte.

[LES BAPTISÉS]

Mais dès son réveil, le lendemain, Térii sentit sa bouche nauséeuse, son visage tour à tour suintant et sec, ses membres engourdis, ses entrailles vides. Il se prit à déplorer les festins de jadis, où malgré qu'on ignorât la boisson brûlante, le plaisir coulait à flots dans les rires, dans les chants, dans les étreintes vigoureuses. On bâillait ensuite à l'aube naissante; on se tendait dans un grand étirement; on courait à la rivière,—sitôt prêt à d'autres ébats.—«Les étrangers feraient piètre figure s'ils devaient, comme les Arioï, jouir toute une vie dans les îles, et toute une autre par-dessus le firmament!»

Térii dit ces paroles à voix haute, sous le faré de Rébéka devenu son propre faré. La femme prit un air improbateur, et Samuéla qui s'éveillait, considéra longuement le fétii bavard. Il ne cacha point sa tristesse: Térii était bien l'ignorant, l'aveugle, le païen que ses discours avaient déjà dénoncé. Il importait de lui dessiller les yeux, de l'instruire, de le guider. Lui-même, Samuéla, aidé par le Seigneur, le mènerait dans la voie véritable.

Térii n'osait pas répliquer: son oubli néfaste pesait donc toujours sur lui! toujours, puisque ses compagnons, des femmes, et le premier venu parmi les manants, pouvaient l'insulter en lui jetant tous ces vocables obscurs... Il dit:

—«D'autres haèré-po que moi ont perdu les mots: le peuple les a laissé tranquilles. Voici des dizaines d'années que tout cela est fini!»

Samuéla comprit la confusion, et son maintien se fit plus sérieux encore:—«A dire vrai, Térii, ton esprit est brouillé par delà ce qu'on aurait pu croire! Ce n'est pas la vieille erreur sur l'infâme pierre-du-récitant qui nous paraît aujourd'hui déplorable: ne l'avions-nous pas oubliée? et faut-il garder des parlers aussi ridicules que celui-là? mais nous regrettons la nuit de tes pensers d'à présent, et n'aurons point de répit que tu ne sois éclairé enfin.»

Le voyageur, bien que surpris, songeait que l'homme Samuéla était peu digne à se poser en maître. Quoi donc! un fabricant de pirogues prétendait instruire un prêtre maintenant? D'ailleurs, malgré son moment d'oubli, Térii savait fort bien, encore, ce qu'il savait, sur les dieux, les chefs, le culte, les tapu. Il n'entendait recevoir aucune leçon:—«Vous m'appelez ignorant,» conclut-il, «vraiment! je veux rester l'ignorant que je suis!

—Hiè!» Samuéla eut un petit rire: les Missionnaires ne pensaient point ainsi, et les Missionnaires, on devait les écouter et les croire. Des gens, comme Térii, avaient pendant quelques lunaisons fait la sourde oreille: «Eh bien!...