—Eh bien?»
Samuéla, sans répondre, cria le nom d'un homme qui râclait, à dix pas du faré, une coque sur le sable. L'interpellé tourna la tête et s'approcha. On aperçut une marque ignoble tatouée sur son front:
—«Lui non plus ne voulait rien entendre,» dit simplement Samuéla; et il ajouta: «d'ailleurs, tu ne pouvais mieux trouver que moi, parmi les fétii de Paré. Voici douze semaines que je suis Professeur de Christianité; et professeur de premier rang...»
Térii ne répliqua point. Et dès le soir, et durant les veillées qui suivirent, on s'efforça de l'éclairer. Aux longs avis précieux de l'ancien façonneur-de-pirogues, à la «Bonne-Parole» ainsi que l'on disait avec un respect, se mélangeaient d'autres histoires non pas ennuyeuses, où renaissaient toutes les années d'absence. Au début de la nuit, on allumait les graines de nono enfilées sur de petites baguettes, et l'huile, coulant de l'une sur l'autre, pénétrait toute la tige; la flamme, alors, se prolongeait d'elle-même, comme les beaux récits qui se suivaient, indiscontinument.
Ainsi, Térii put connaître par quelle suite de prodiges l'atua Kérito,—que l'on nommait également «Le Seigneur»—s'était manifesté favorable aux armes de Pomaré; et se convaincre en même temps à quel point toute aventure dépendait de ce nouveau dieu.—Pomaré d'abord, s'était vu repoussé de ses nouvelles conquêtes. Même les terres qu'il tenait auparavant le récusaient pour leur chef. Battu de vallée en vallée, fuyant au hasard vers Moóréa, redébarquant à l'improviste, aué! c'était alors un bien petit personnage!
—«Ce ne fut jamais qu'un indigne voleur», affirma Térii, en songeant à la noble lignée des arii de Papara que l'autre avait dépossédée. Les assistants murmurèrent: «Voilà qui n'est pas bon à dire!»—«Non» reprit le conteur, «si Pomaré, en ce temps-là, portait une telle misère, c'est qu'il demeurait encore païen. Il persistait à tuer des hommes pour les offrir aux dieux de bois ridicules; il observait des rites exécrables; il dormait sans dissimuler avec d'autres femmes que la sienne. Enfin, il n'aimait point les prêtres étrangers, ou Missionnaires, qui sont les envoyés du vrai dieu; et tous les gens qu'on leur savait favorables étaient certains de l'expier aussitôt. Par exemple, Haámanihi no Huahiné...»
Térii se souvint de ce grand-prêtre qui feignait avec persévérance le respect des étrangers, afin de gagner leur aide: il apparaissait bien ingénieux; mais les Arioï l'avaient chassé de leur troupe.
-«Eh bien! Haámanihi fut attiré, avec adresse, hors de la vue de tous, auprès de la colline «de l'arbre isolé.» Là, un homme blême, un méchant matelot dont Pomaré suivait parfois les avis, s'agitait pour qu'on tuât le grand-prêtre. Nul n'osait. Il ne faut point réfléchir trop longtemps à un meurtre: abattre un guerrier à la guerre, bon cela! mais hors la guerre, les coups portent mal. L'homme blême prit une hache et courut sur Haámanihi. Le vieux, sans armes, se sauvait en traînant sa grosse jambe. L'autre le joignit, et, par derrière, lui ébrécha l'épaule. Haámanihi roula sur le dos. Comme il hurlait, on lui écrasa la mâchoire et l'on s'enfuit. Le vieux cria jusqu'à la tombée du soleil.
—En vérité, il avait un bon gosier!» ricana Térii, heureux de savoir son ennemi en pièces, mais il interrogea:—«Pourquoi donc l'atua Kérito, que Haámanihi servait par ruse, le laissa-t-il succomber ainsi?»