Les Missionnaires avaient répondu à cela, que le prêtre était frappé sans doute en raison de grandes fautes passées: pour avoir troublé peut-être leur premier sacrifice, en offrant à Kérito des cadavres d'hommes.—«Et puis,» conclut Samuéla, «Ses desseins sont impénétrables,» et il poursuivit:
—«Alors, les envoyés du vrai dieu furent pris d'une grande peur que Pomaré ne rejetât sur eux le crime ordonné par lui-même. Ils abandonnèrent Tahiti. Deux seulement osèrent demeurer. Mais voici que leur vint une autre disgrâce: Pomaré l'ancien, Vaïraatoa, qui ne leur était point ennemi, comme il montait un jour en pirogue, chancela soudain, étendit les bras, tomba, mourut.—De nouveau ils proclamèrent la marque du dieu très-puissant: le chef périssait manifestement sous Sa main, pour ne point avoir assez fortement pris la défense de ses envoyés. Certes, il n'apparaissait pas un atua qu'on put traiter avec dédain! L'ignorant devait reconnaître, par tous ces exemples depuis lors fidèlement conservés, combien il fallait compter avec Lui?»
Térii, au contraire, eût volontiers raconté cette mort comme une vengeance de Oro, dont Pomaré le fils avait enlevé les simulacres, les Plumes rouges, et dépouillé le maraè sur la terre Atahuru: tout cela, sur les conseils de Vaïraatoa. N'était-ce point le véritable mot à dire là-dessus?—Mais il garda prudemment ce penser par dedans sa bouche. Il suffit que, de part et d'autre, les atua rivaux se tiennent satisfaits et tranquilles: explique ensuite qui pourra!
—«Toutes ces choses», poursuivait le Professeur, «et tant d'autres maux, secouaient les entrailles de Pomaré qui ne comprenait pas encore: ses yeux étaient fermés,—comme les tiens, Térii, à la lumière de vie. Non! il ne pouvait pas comprendre, et il s'obstinait dans ses erreurs. Il disait n'avoir rien négligé des rites; il multipliait les offrandes et entassait les vivres sur l'autel du dieu le plus obligeant. A son passage, les charniers se comblaient de victimes et s'entouraient, comme d'un mur, d'ossements propitiatoires. Scrupuleux plus que jamais de toutes les coutumes, de tous les tapu, il avait, avec piété, empoisonné son premier fils dès le ventre de la mère, si bien que l'épouse Tétua n'avait point survécu aux manœuvres sacramentelles: tout cela sans issue que des combats malheureux, des abandons, des embuscades! Cependant, il gardait à son service plus de quarante petits mousquets, qu'on porte sur l'épaule, et deux autres, fort gros, montés sur des bateaux ronds. Et malgré ses mousquets, malgré ses nouveaux amis,—de rusés hommes blêmes, racaille échappée aux navires de passage,—malgré ses atua mêmes, il se voyait toujours battu, pourchassé, traqué... Eha! se serait-il donc trompé de dieu?»
Térii ne put tenir:—«Mais enfin, il avait les Plumes!»
Samuéla jeta, sans s'interrompre, un regard de mépris.—«Alors, le chef misérable eut cette idée heureuse de raconter ses craintes au prêtre Noté qui ne l'avait point, malgré tous les dangers, délaissé comme les autres. Inspiré par Kérito, le prêtre enseigna Pomaré. D'abord il lui montra l'usage des petits signes parleurs; et bientôt l'arii put les expliquer aussi vite que glissent les yeux,—ce qui s'appelle «lire»; quelque temps après, les retracer lui-même,—ce que l'on nomme «écrire». Par-dessus tout, il en venait à connaître, de la bouche de Noté, les pouvoirs de ce nouveau dieu, de ce dieu Très-Puissant qui tient les îles et les peuples dans Sa main, écrase ceux qui lui déplaisent, exalte ceux qui nomment Son nom. Le chef, dans un grand enthousiasme, promit à Kérito dix maraè pour lui tout seul, et quatre cents yeux de victimes.
—Bien! bien!» approuva Térii, qui espérait d'admirables fêtes.
Samuéla se récria:—«L'impiété même! au contraire, Kérito tient en horreur ces coutumes sauvages. Les offrandes qu'il réclame ne doivent point être mouillées de sang: et il célèbre tous ses sacrifices dans le cœur de ses fidèles. Ainsi Noté dissuadait le chef impie. En même temps, il le pressait d'en finir avec toutes ses erreurs, de mépriser des dieux impuissants, imaginés par les plus vils sorciers, et qui n'avaient pas prévalu à lui conserver ses terres. Qu'il brûle leurs autels, leurs maro consacrés, leurs simulacres et les plumes; et qu'il en piétine avec dégoût les débris, pour se vouer tout entier au seul maître qui pourrait jamais lui rendre tous ses biens, toutes ses vallées, et disperser les plus terribles ennemis!
»Pomaré s'obstinait dans sa défiance: que deviendraient ses dieux familiers? Brûleraient-ils en même temps que leurs simulacres? Et tous ces troupeaux d'esprits, les anciens et l'arrivant n'allaient-ils pas se battre autour de sa personne, peut-être même dans son ventre ou sa poitrine? Le prêtre l'éclairait avec sagesse, et lui révélait comment des tribus réduites à rien, en d'autres pays, s'étaient relevées avec le secours du Seigneur—qui toujours rendait à ses fidèles, justice. Et la justice de ce dieu-là, on la nommait pillage, massacre et dispersion des peuples qui le dédaignaient! «Maéva! Maéva pour Iéhova!» criait alors Pomaré, dont les yeux s'ouvraient lentement à la véritable lumière. Il ne se lassait plus d'entendre indéfiniment ces beaux récits pleins d'assurances.—Enfin, à bout de ruses, déçu, tout seul, sans espoir et manifestement négligé par ses dieux, il décida de s'en remettre à l'autre, au nouveau, afin de tâter son pouvoir. Il vint dire au prêtre Noté: «Vite! baptise-moi!»
Térii ne comprenait point. Il fallut, avec une complaisance ennuyée, lui apprendre qu'on nommait «baptême» une cérémonie destinée à... mais c'était une autre histoire. Et l'on reprit le cours du bon récit.