—«Le prêtre Noté refusa le baptême. Personne, parmi les païens,» avoua Samuéla, «n'avait encore reçu le rite; et nul ne l'a reçu depuis. Cependant nous l'attendons avec désir. Il faut s'y préparer fort longtemps d'avance, changer de noms et de vêtements, et donner des preuves publiques de ses bonnes intentions.—Lorsque le prêtre eut dit cela, Pomaré se mit en colère: un rite, après tant d'autres, ne lui coûtait pas. Mais ces marques à divulguer devant tous les manants, le laissaient plus indécis. Noté ne voulut rien abandonner: l'arii concéda la «preuve de la Tortue».

Térii doubla son attention: la Tortue, mets divin par excellence, ne doit pas être touchée avant que les dieux en aient reçu la meilleure part. Les en priver, c'est appeler des calamités sans nom!

—«Donc, Pomaré assembla les derniers chefs qui le suivaient encore, fit pêcher une grande tortue, la dépeça, et, s'arrogeant la première part, mordit à même;—non sans trembler ni jeter à la dérobée des coups d'œil épieurs vers le maraè voisin.

—«Ho!»

—«Les dieux ne bougèrent pas. Pomaré ne mourut point, ni personne parmi ses fétii. Et tous les chefs, après avoir frémi, s'empressèrent à donner aussi des marques de bon vouloir, en insultant ces dieux qui ne se regimbaient pas. Comme on ne parvenait point à saisir de nouvelles tortues,—elles sont rares, en cette saison, dans la baie Papétoaï,—ils s'ingénièrent à tenter autre chose, et mieux: certains s'en allèrent troubler une fête païenne. Ils reçurent des coups. Le prêtre Noté les combla de belles paroles, et, leur donnant le titre admirable de «martyrs du Seigneur»: déclara: «le sang des martyrs a toujours été la bonne semence.» Plus encore: le grand-prêtre Pati, au milieu d'un concours de gens épouvantés, saisit les images divines, le poteau sacré, le poisson, les plumes; fit allumer un grand brasier: les y jeta...

—Ho! Ho!» cria Térii, stupéfait: «Et quoi donc ensuite?»

Samuéla ricanait:—«Ensuite? rien du tout. Les dieux de bois étaient de bois, comme plaisantent les Missionnaires. Ils brûlèrent donc, en craquant, avec un peu de fumée.» Térii ne pouvait cacher son ébahissement.

—«Et dès lors, sur la terre Moóréa, la Bonne-Parole se répandit. Pomaré, de nouveau plein d'espoir, réconfortait à son tour les siens, plus assidus puisqu'ils le sentaient plus robuste. Parfois, il lisait pour eux dans le Livre: «Après ces événements, la parole du Seigneur fut adressée à Abérahama, dans une vision, et il dit: Abérahama, ne crains point, je suis la quadruple natte qui te protège la poitrine, et ta récompense sera grande.» D'autres temps, il feignait d'avoir reçu, dans un double sommeil, des leçons prophétiques. Il racontait: «Moi, et les chefs ignorants, nous récoltions du féï dans la montagne. Et voici: les tiges coupées de mes mains se levèrent, et se tenaient debout; les autres féï et tous les arbres à la ronde les entouraient, en se prosternant devant elles! Et voici encore: le soleil, la lune et douze étoiles, les douze maîtres Arioï, je les ai reconnus, se balançaient autour de moi!» Chacun de ces mots, bien que jetés d'une voix malhabile, suscitait de nouveaux partisans, et par là on mesurait d'avance la vertu de ce Livre dont les vocables demeurent efficaces jusque dans les plus médiocres bouches.

»Pomaré suppliait encore pour obtenir le baptême. Il voulait convaincre les Missionnaires: n'avait-il point annoncé leurs triomphes, leurs bienfaits, avant que nul homme au nouveau-parler ne fut débarqué sur sa terre? «J'ai rêvé la Bonne-Parole. J'ai rêvé! J'ai rêvé!» leur affirmait-il, sur un air inspiré. Mais Noté, qui savait peut-être combien il est aisé d'annoncer les choses à venir,—quand elles sont venues—résistait aux désirs du chef. En revanche, l'arii reçut un jour, de la terre Piritané, un message où il était nommé: «le grand Réformateur» et «le grand roi Chrétien d'un peuple sauvage.» Pomaré se gonfla d'orgueil et répondit: «Amis, je suis content de vos paroles. Mais envoyez en même temps beaucoup de mousquets, et ce qu'il faut pour tuer les païens; les guerres sont nombreuses dans ce pays: si j'étais battu par mes ennemis qui sont aussi les vôtres, on chasserait tous vos fétii.»

»Il importait, en effet, d'essayer un dernier grand coup. Sans attendre les provisions de guerre implorées, on s'ingénia pour en trouver d'autres. Les feuillets à signes qu'on avait fabriqués dans l'île, en grand nombre déjà, au moyen de petits morceaux de plomb noircis, on les déchiquetait pour en rouler des cartouches; et ces petits morceaux lourds, on les fondait pour en façonner des balles. Et quelles vertus meurtrières n'auraient point ces armes, puisque le Livre même dont elles étaient faites, leur prêtait sa puissance. Or, le Livre disait: «J'enverrai ma terreur devant toi; je mettrai en déroute tous les peuples chez lesquels tu arriveras, et je ferai tourner le dos à tous les ennemis.»