»Enfin, l'île Moóréa tout entière fut prête, et se mit debout. Comme on marchait vers la mer, le prêtre Noté parla, mieux qu'un orateur-de-bataille, et récita: «C'est peu, que tu sois mon serviteur,—pour relever les tribus de Iakoba.—Je t'établis pour être la lumière des nations—Pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la terre—Ainsi parle le Seigneur, le Sauveur, le Saint d'Israëlé...» Pomaré frémit, en criant: «Je suis ton serviteur, pour relever les tribus de Iakoba—Pour être la lumière des nations...» Et il fit bondir sa pirogue. Soixante autres, portant plus de cent mousquets, le suivirent. On se jeta sur l'île Tahiti. Le rivage était désert. On s'en empara. Pomaré loua le Seigneur de ce premier succès.»

Samuéla prit un instant de répit. Les lumières devenaient fumeuses. L'épouse Rébéka, secouant les noix brûlées, fit tomber les cendres. Les flammes jetèrent d'autres éclats. La nuit fraîchissait. Les corps immobiles frissonnèrent un peu, et l'on s'étira, sans dormir encore, sous des étoffes chaudes fabriquées selon l'usage piritané, de poils de chèvres ou de semblables animaux. A l'écart, dans un recoin du faré, se caressaient Eréna et son amant,—réconciliés comme il en arrive toujours.

On leur avait donné, pour eux tout seuls, une natte qu'Aüté dissimulait derrière un coffre. Car les tané de son pays, et presque tous les hommes blêmes, ont coutume de se cacher quand ils caressent une femme. Ils ont bien d'autres manies encore. Eréna, dans son parler amusant, ne finissait pas de les narrer à ses compagnes. Elle était fière d'avoir si bien dérouté son ami: car il ne savait rien de ses vrais ébats sur le navire si plaisant. Et quand, repris de son inquiétude, il hasardait:—«Mais, qu'est-ce qu'ils t'ont fait les matelots... Au moins, tu n'es pas descendue dans le bateau avec eux!...» Eréna jurait que «Non! sur le vrai Dieu!»—bien que ce parler fût interdit par les Missionnaires. Or, ce soir-là, une amie de jeux, ignorant ce qu'il faut taire ou raconter devant des oreilles d'amant à peau blême, interrogea: «Tu as dû recevoir de bien jolis présents, du matelot qui t'a menée dans le ventre du pahi, et qui t'a gardée si longtemps?»

Aüté sauta sur sa natte ainsi qu'un homme réveillé trop vite, et dévisagea son amie. Il ne parut point encore décidé à la battre, mais il la repoussa de lui, et sanglota longtemps, étendu à cette place où, d'habitude, il l'enlaçait avec frissons. Parmi ses larmes revenaient toujours d'ennuyeuses paroles: «Il t'a prise, il t'a prise comme moi, le sale matelot! Il t'a embrassée partout, hein? Et tu l'as serré dans tes bras...» Il jetait, avec reproche, des regards perdus sur le souple corps de la fille qui n'osait point se couler près de lui: le tané s'apaiserait tout seul, et bien vite sans doute, mais il fallait se garder de rire pour ne pas le peiner davantage. Il répétait: «Tout prés, tout près du matelot...» Voilà qui semblait le chagriner, que l'autre ait pu toucher de ses mains... Mais Eréna, fâchée qu'il la supposât aussi éhontée, reprenait vivement:—«Près de lui? Hiè! pas du tout! J'avais gardé ma tapa!» Quoi donc lui fallait-il de plus? Il ne parut point consolé. Décidément, elle eut pitié: soulevant le visage de l'ami qui pleurait à travers ses mains, elle glissa son bras sous la gorge tressautante. Vraiment, il avait une vraie peine. Leurs larmes à tous les deux se mélangèrent. Elle se frôla, disant:—«Aüté... Pauvre tané chéri...» Et l'on ne savait pas, dans le sombre, si leurs voix étaient plaintives seulement. Néanmoins, comme cela détournait l'attention, Rébéka dit avec rudesse:—«Eh! les enfants, la paix! sur votre natte. Samuéla, reprends la Bonne-Parole pour Térii, et pour nous-même.»

—«En ce temps-là, Pomaré venait donc de reconnaître son erreur. Il lui fallait encore persuader les païens demeurés obstinément païens et par là même fort inquiétants. Il importait de les battre, afin d'affirmer la vertu des rites nouveaux. Mais, de leur propre gré, en un jour manifestement choisi par l'Eternel, puisque c'était le jour du Seigneur, ils vinrent au-devant du combat. Souviens-toi de ce jour, Térii. Les Missionnaires, qui dénombrent avec grand soin le cours des lunaisons, l'appellent «Jour inoubliable de l'année mil huit cent quinzième après la naissance de Kérito.» Depuis lors, il est passé trois autres années. Ainsi, tu peux dès maintenant répondre à ceux qui te le demanderont: que tu vis dans la mil huit cent dix-neuvième année des Temps Chrétiens.»

Térii, point curieux de parlers aussi confusément inutiles, somnolait en attendant la suite du récit.

—«Le chef, et tous ses fétii, prenaient part aux cérémonies conduites par un Missionnaire dans le faré-pour-prier du lieu Narii, pas loin du rivage Atahuru. Les païens, comme de vils crabes de terre, longeaient le récif et contournaient la pointe Outoumaoro. On les aperçut, et, dans une forte indignation l'on voulut se jeter sur eux. Mais Pomaré, pris de peur, cherchait dans le Livre un enseignement belliqueux et subtil. Il savait au hasard qu'un grand guerrier comme lui, jadis attaqué par des hordes idolâtres au milieu d'un sacrifice au vrai dieu, ne s'était pas détourné du rite, mais, confiant dans le Seigneur, avait paisiblement achevé sa louange, et puis écrasé les païens. Le stratagème était bon à suivre. Le chef reprit courage. Si bien que l'hymne terminé, il fut des premiers à bondir.

Ses meilleurs partisans, munis de mousquets tout prêts à craquer, venaient derrière lui; et plus loin, surveillés par le Missionnaire, marchaient les nouveaux disciples: ceux-là dont les desseins n'étaient pas bien affermis—et qu'on avait munis d'armes peu méchantes par crainte de les voir changer de but. Malgré leur aveuglement, et qu'ils servissent encore d'absurdes idoles, les païens n'étaient pas ennemis à dédaigner. Leur chef, Opufara, les menait avec une grande hardiesse. Mais les gros mousquets de Pomaré, portés sur des pahi amarrés au rivage, tonnèrent. Les grosses pierres qu'ils jetaient, renversaient, en un seul coup, plus de trois combattants! Opufara hurlait: «Ceux qui sont morts, c'est par leur faute! La honte même! Voyez-vous pas qu'on vise trop haut ou bien trop bas? Baissez-vous! ou sautez par-dessus les grosses pierres!» Sitôt, une petite le perça lui-même: mais, il bondit en avant d'une manière si terrible, que Pomaré qu'il menaçait tourna sur ses jambes et s'encourut au hasard.