—La ruse même!» dit Térii, sachant combien il est plus digne, pour un guerrier, de fuir avec adresse, que de recevoir quelque mauvais coup sans profit: Pomaré s'était montré là bien avisé.
—«Les Missionnaires ne disent pas cela,» reprit Samuéla. «Ils condamnent ces ruses, et n'en ont pas de meilleures.—Cependant, Opufara ne put aller loin; il tomba sur les genoux en étreignant un tronc de haári. Les mousquets faisaient merveille, toujours, et les païens, ayant vu trébucher leur chef, comprirent, par ce signe, que les dieux n'étaient plus avec eux. On les dispersa vite. Les guerriers du Seigneur, frémissant de joie, cherchaient Pomaré pour acclamer son nom. Mais Pomaré avait si bien couru, et si loin, qu'on ne put, de quelque temps, le découvrir. Des gens le joignirent enfin, assez haut sur la montagne, couché sous un abri de feuilles; ils eurent peine à le convaincre du triomphe et que les païens n'existaient plus devant lui. Le chef vit ses fétii tout ruisselants de joie. Il reconnut la grande victoire, et bénit le Seigneur, disant: «Mon rêve était bon; l'atua Kérito a combattu dans ma personne et les païens ont disparu à mon regard.» Puis il lança vers l'île Moòréa deux pirogues messagères, dont les véa devaient crier partout: «Battus! Ils sont battus! par la Prière toute seule!» Enfin, il surprit autour de lui quelques prisonniers dont il ordonna le massacre.
»Car il est dit, dans le livre: «Tu dévoreras tous les peuples que l'Eternel, ton dieu, va te livrer, et tu ne jetteras point sur eux un regard de pitié.» Mais le Missionnaire, ayant parlé vite, avec colère, Pomaré dut arrêter ses gens.» Samuéla, baissant la voix, poursuivit:—«Eha! il eut tort: les épargnés trouvèrent bien ridicule ce chef qui les gardait en vie!—En revanche, dans la saison qui vint, on brûla tout ce qui se pouvait brûler; on démolit tout ce qui se pouvait démolir. Car il est dit dans le Livre encore: «Vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs statues, vous abattrez leurs idoles, et vous brûlerez au feu leurs images taillées!» En place, on bâtit des «écoles». Après quoi, Noté promit le baptême. Et dans l'île, et dans les îles, tous attendent depuis lors cet autre jour plein de promesses.»
Samuéla se tut. Térii, sans contester, admira les hauts faits du chef aimé de Kérito.—Un homme vieux, dans le faré plein de silence et de sommeil, dit la prière de chaque nuit, et l'on s'endormit, les oreilles rassasiées de la Bonne-Parole.
Une par une, et interminables au gré des bons disciples de Iésu, les nuits passaient, et d'autres nuits, cheminant vers l'aube où s'éveillerait enfin ce jour de baptême annoncé par les Professeurs de Christianité comme sublime, resplendissant, et pareil à une seconde naissance plus précieuse mille fois que l'autre naissance. Et tous les heureux que la bonne récitation du Livre faisait dignes à partager le rite, n'avaient plus d'autres pensers que pour lui.—Térii ne savait point exactement s'il rirait de cet enthousiasme, ou s'il devait le jalouser: il ressort, parfois, tant d'imprévu profitable des coutumes les plus saugrenues. Beaucoup des nouveaux usages lui devenaient d'ailleurs, familiers, malgré parfois leur incommodité. En même temps, une honte l'étreignait depuis son retour, honte diverse et tenace, qui sortait de son maro de sauvage, de ses gestes surannés,—bien que libres,—de ses paroles «ignares et païennes» comme ils disaient tous autour de lui. Il aspirait à dépouiller cela; à n'être plus différent des autres fétii, ni traité comme un bouc fourvoyé dans un abri de cochon mâle.—Etait-ce donc si difficile? Que demandait à ses disciples ce dieu mis en vogue, au hasard peut-être, par les Piritané: se morfondre sans pêcher ni danser tout au long des journées tapu; ne posséder qu'une seule épouse; et s'en aller parfois dormir, avec une feinte d'écouter, au faré-de-prières... Pas une de ces piètres exigences ne pouvait arrêter longtemps. A quoi bon s'en occuper tant de lunaisons par avance!
Cependant, les fétii doublaient leur empressement, et les efforts des muscles n'étaient pas moins grands que l'entrain des paroles. Les faré s'éveillaient au bruit des marteaux de bois martelant, sur un autre bois sonore, la tapa frappée sans répit. Les chanteurs, appliqués à conformer les ébats de leurs gosiers aux dures mélodies prescrites, psalmodiaient—comme ils disent,—à perte de salive. Des gens,—que leur métier d'autrefois désignait pour cette tâche: dérouler sans erreur les beaux récits du Livre, les haèré-po des temps ignorants,—étouffaient avec joie leur mémoire païenne. Et désormais, c'était les séries d'ancêtres de Iésu-Kérito, fils de Davida, qu'ils répétaient sans trêve, les yeux clos, le cou tendu, avec des lèvres infaillibles. Si bien que les Missionnaires émerveillés ne cessaient de rendre grâce au Seigneur: «Par qui, ces hommes avaient été choisis, dénoncés, élus pour conserver la Bonne-Parole.» Et la Bonne-Parole, en effet, bruissait dans toutes les bouches. Les fabricants de signes-parleurs—que ne troublaient plus les guerriers en quête de balles,—s'étaient remis à l'œuvre et livraient, par centaines, plus vite qu'on aurait imaginé, ces feuillets blancs tatoués de noir. On les roulait ensuite sur eux-mêmes. Mieux encore: on coupait ces feuillets en morceaux d'égale grandeur, pour les coudre entre deux lames de bois recouvertes de la peau d'un chat.
Tous en réclamaient; même les aveugles. Comme les fétii hésitaient à leur confier ces objets inestimables,—inutiles, croyait-on, à des gens dont les yeux regardent la nuit,—le prêtre Noté avait parlé sur un mode véhément: «Donnons le Livre à ceux-là qui ne voient point. Car c'est vraiment la Lumière de vie, plus précieuse cent fois que la lumière du jour, comme l'esprit est plus précieux que le corps et l'éternité plus importante que le temps.» Il se répandait, en outre, une histoire merveilleuse, propre à faire tressaillir ceux-là dont le regard est mort: Hiro, prêtre païen de Hiro le faux dieu, venait de «trouver, comme Taolo, encore appelé Paolo, son chemin de Tama»: Il marchait, plein de pensers impies dans une vallée toute encombrée de grands arbres. Une branche s'abattit et le frappa au front. Il tomba, se releva aveugle, et, comme Taolo, dut être reconduit à son rivage par ses compagnons apeurés. N'était-ce point là le signe où se marquait la colère du vrai dieu? Il l'avait reconnu avec des larmes, et il désirait le baptême. Pour mieux affirmer son regret et son espoir aussi, il réclamait le nom de Paolo, assuré que le Seigneur, après le rite, lui rendrait la joie de ses yeux. Tous les aveugles avec lui espéraient le même prodige.
Dès lors, ce fut un enthousiasme avide et pieux: les fabricants ne pouvaient plus satisfaire ces affamés de la nourriture divine. La valeur des échanges croissait. La «Bonne-Parole», ou Evanélia, «selon Mataïo», que l'on pouvait, trois lunaisons auparavant, acquérir toute cousue pour dix bambous d'huile de haári et deux cochons moyens, ne fut plus échangée à moins de quinze bambous et quatre cochons forts. L'Evanélia selon Ioané, très cherché dans les autres îles, tenait encore plus de fidèles sur la terre Tahiti. Les livres selon Marko et Luka comptaient partout des demandeurs. On venait en implorer de fort loin: des voyageurs, sortis de la mer, arrachaient avec transport les feuillets aux mains des fabricants, laissaient une fort belle offrande, et s'en retournaient, sans penser même à emplir leurs entrailles. Quelques-uns se réunirent, pour charger une pirogue à deux coques, de tapa, de cochons mâles et d'huile parfumée: afin qu'on leur donnât seulement la moitié d'un livre entre eux tous... Alors, les Professeurs de Christianité déclarèrent qu'on devait se réjouir grandement: non point que l'abondance de ces offres et de ces dons importât en vérité aux Missionnaires! mais parce que le prix qu'on attachait à posséder le Livre, rendait manifeste et indiscutable à tous, la valeur du Livre.
Sous le faré de Térii, chacun, selon sa manière, préparait le grand jour: Samuéla, marchant sans repos de la montagne à la rive, amassait pour le festin d'énormes tas de féi roux. Sous les marteaux de Rébéka, les tapa s'allongeaient, gluantes d'abord. Eréna les étalait au soleil, et se privait d'autre besogne: afin, disait-elle, de ne plus quitter son ami. Elle entendait bien assister à la fête mieux parée que toutes ses compagnes, et réclamait de belles chaussures, et surtout un vêtement dur, un vêtement qui étrangle les hanches, comme en portent les épouses Piritané. Aüté refusa. Elle supplia, dès lors, pour un chapeau surmonté de belles plumes frisées, l'obtint, et accourut se faire admirer de son amant. Il se mit à rire et retourna le chapeau: elle l'avait placé, «comme un poisson qu'on ferait nager à l'envers».—Ces hommes blêmes sont parfois déconcertants: les fétii, en revanche, la déclaraient jolie dans sa parure neuve.