Les derniers soirs furent consacrés, dans tous les faré, à répéter la «Réponse du Candidat qui demande le Baptême». Si l'on interroge: «Qu'est-ce que l'Assemblée Chrétienne?» il faut réciter:

«Une Assemblée Chrétienne est une société d'hommes pleins de foi, réunis volontairement dans le but d'un culte public, d'une édification mutuelle, de la participation à la nourriture du Seigneur, et de la propagation de la Christianité.»

Mais les baptisants ne lèveraient point cette question-là. Ils diraient plutôt avant d'imposer le rite: «Reconnaissez-vous Iéhova comme seul vrai dieu et Iésu-Kérito comme seul sauveur des hommes?» On répondrait:—«Je reconnais Iéhova comme seul vrai dieu et Iésu Kérito comme seul sauveur des hommes...» Samuéla, qui récitait tout d'une haleine et alternait ingénieusement demandes et réponses, s'arrêta, plein d'orgueil. Il savait encore beaucoup de parlers du même genre, de la même utilité,—mais assez différents: car s'il n'y a qu'un seul vrai dieu, il n'y a pas qu'un seul vrai missionnaire; et tous ne s'entendent pas dans la seule vérité. Mais on doit satisfaire chacun, en variant les cérémonies et les discours. Térii décidément admira. Il conserva soigneusement tous ces dires en sa mémoire, parmi beaucoup d'autres pensers nouveaux, non moins profitables.

Cependant, un soir, Samuéla apparut déconcerté: il s'était mêlé à une Assemblée de Professeurs et s'en retournait indigné: les Missionnaires, après avoir annoncé, promis et rendu désirable le Baptême, ne venaient-ils point déconsidérer le rite en affirmant que nul bénéfice n'en était plus à attendre! mieux encore: que le Baptême ne se devait pas nommer un «rite», mais le «souvenir», seulement, de ce que Iésu lui-même avait fait: «Les Professeurs, s'ils vantent encore des vertus et des prodiges, ne sont que des imposteurs, des impies: presque des païens comme les autres; surtout, qu'on n'accorde point à un peu d'eau la grâce contenue seulement dans le cœur du Candidat quand il récite: «Je crois à Iésu-Kérito, seul sauveur...»—Samuéla se décevait: voilà qui n'était pas bon à dire maintenant que tous espéraient vers de si grandes choses. Térii, cependant, comprit et ricana: les Missionnaires demeuraient donc les gens parcimonieux qu'ils avaient su déjà se montrer! les rites, les festins, les réjouissances leur déplaisaient encore.—Cependant peu de gens s'en inquiétèrent: une fête! on préparait une fête! pour quel nom, pour quel but et sous quelles paroles, il importait vraiment assez peu. On reprit l'entrain. On démesura l'enthousiasme. Enfin, parmi les désirs et l'attente de tous, l'aube joyeuse resplendit.

Dès avant le plein soleil, la foule environna le grand faré-de-prières—que l'on disait aussi Cathédrale—et jeta, contre les murailles blanches, ses premiers appels. Mais, ainsi qu'il convenait, pas un seul des mauvais usages dépouillés ne se laissait plus discerner. On les repoussait comme néfastes et ridicules: pas de conques ni de tambours, aucune victime; et pour cortège, rien qui pût rappeler les agitations coupables d'autrefois: mais on se montrait avec respect le double défilé lent et taciturne des Ecoles. A droite, marchait l'Ecole des Tané, à gauche l'Ecole des Filles. Dans la première, de nombreux haèré-po—maîtres eux-mêmes jadis—témoignaient de leur zèle en se faisant disciples et en se mêlant volontiers aux enfants. La foule en reconnut plusieurs, et les acclama: or les gosiers eux-mêmes avaient mué leurs voix en même temps que leurs cris: on chantait «Huro! Huro!» à la façon piritané, ou bien «Hotana! Hotana pour le Seigneur!» sur un ton particulier, imité des disciples de Kérito dans la terre Iudéa. Parmi tout cet entrain neuf, Térii l'Ignorant se sentit démesurément isolé. Samuéla et les fétii du faré commun l'avaient quitté sans paroles, comme on s'écarte d'un manant mangé d'ulcères, et s'en étaient allés tenir place, au meilleur rang qui fût, parmi les candidats empressés. Toute l'assemblée houlait et refluait à l'aventure. L'Ignorant, bien qu'il n'osât s'égaler aux autres, voulait voir, et entendre, et jouir de la fête—et il errait dans les remous agités.

Il se trouva soudain poussé, sans piétiner lui-même, à toucher cette estrade bâtie près de l'eau Faütaüa, et de laquelle Pomaré, les Missionnaires et les chefs dominaient la multitude. Le prêtre Noté dont le visage, malgré tant de saisons douloureuses, apparaissait limpide et triomphal, demanda qu'on arrêtât les cris. Térii se souvint que de coutume celui-là parlait sans mesure durant de bien longues heures. Il se repentit de sa curiosité. Pressé par la foule, il dut écouter le vieil homme.

—«Et Iésu, s'étant approché, leur parla ainsi: Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du père, du fils, et de l'esprit bon, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde.» Puis le discours s'étendit confusément. Comme les rumeurs, au bout d'un long temps, se faisaient impatientes et aigres, il précipita ses paroles, vanta prestement le Livre, et s'arrêta, couvert par la multitude qui hurlait vers le Baptême.

Pomaré, avant tout autre, devait recevoir le rite. Non pas que les chefs fussent, aux yeux de Kérito, différents de leurs serviteurs;—mais l'Arii s'était montré le plus empressé parmi les disciples nouveaux du vrai dieu: il importait de consacrer sa hâte et son rang: car ce qui se fait sur la terre doit être ratifié dans le ciel du Seigneur. Et l'on accommoda la cérémonie au besoin de sa dignité: sans qu'il descendit, comme le peuple, à se plonger dans la rivière, il courba seulement sa noble tête sous la main de Noté le baptiseur. Celui-ci, répandant un peu d'eau, dit fortement les mêmes paroles qu'avaient dites Iésu: «Je te baptise au nom du père, et du fils, et de l'esprit bon.» Puis un autre Missionnaire plus âgé proclama Pomaré «Roi des Iles Tahiti et du Dessous-du-Vent», l'engageant à se montrer «digne toujours de sa haute profession et de l'éminente situation qu'il occupait devant les anges, les hommes et le Seigneur lui-même.» Enfin, il lui donna le nom de «Pomaré-le-deuxième dit le Réformateur.»

Aussitôt, la foule se rua vers l'eau sacrée, et remplit le creux de la rivière d'un autre torrent hâtif et tumultueux. On se trempait jusqu'aux épaules et presque jusqu'aux yeux, pour que le rite fut plus efficace. Les baptisants, sur le bord, allaient de l'un à l'autre: «Reconnaissez-vous Iésu-Kérito pour le seul Sauveur des hommes?» Les Candidats répondaient sans erreur, recevaient le baptême et s'en venaient avec des cris d'allégresse. Et tous, mêlés sans dignité,—manants et chefs, haèré-po d'autrefois, guerriers et femmes,—couraient à la rivière en chantant «Hotana! Hotana!»