Le Réformateur, cependant, marchait vers le faré-de-prières. Il passa tout auprès de Térii qui le dévisagea: rien ne transparaissait en lui de la vertu du rite: ses pas allaient sans noblesse; ses cheveux broussaillaient encore, seulement un peu collés par l'eau purifiante; et son nez ne s'était point ennobli. Soudain, d'autres figures,—visions immémoriales peut-être des temps oubliés,—s'imposèrent devant les yeux de l'Ignorant: il entrevoyait un superbe homme nu, non point mouillé d'un peu d'eau sous une main de vieillard, mais baigné dans la forte mer houleuse, à Matavaï de Tahiti. Des pirogues, par centaines, ceinturaient la béante baie, et tenaient l'écart, attentives à ne point troubler les monstrueux et bienveillants requins, dieux autant que les dieux du firmament septième, qui venaient laver le chef, et le sacrer de leurs dures nageoires bleues. L'homme nu, ramené sur la rive, avait volé jusqu'au maraè sans toucher le sol: car, au long du cortège onduleux et sonore, les prêtres, en criant, portaient les dieux; les chefs portaient le chef, devenu lui-même dieu. Il avait ceint le Maro Rouge: il avait mangé l'Œil: on ne lui parlait plus qu'avec les grands mots réservés.
Ha! Térii tressaillit et chassa, d'un grand effort, ces inquiétants souvenirs. Il prit peur qu'on ne vît clair dans ses entrailles: une honte lui survint. N'était-il pas le seul, dans cette foule, à remuer encore de tels pensers? il tenta de les mettre en fuite. Mais il les sentait savoureux et nobles, et resplendir en lui-même au-dessus des spectacles présents... Et les Missionnaires, à vrai dire, n'étaient rien de pareil aux grands Arii d'autrefois.
Mais c'était là parlers sauvages,—avait dit Samuéla;—parlers périlleux désormais: le chef se manifestait baptisé, et tous les fétii: Térii, contre tous les autres n'aurait donc pas reçu le rite! Ne pouvait-il aussi bien qu'eux répondre les «Paroles du Candidat?» Se laissant aller à la foule, il se retrouva bien vite dans l'eau jusqu'aux épaules, comme les autres. Un baptisant commençait: «Reconnaissez-vous croire à Iésu-Kérito comme au seul Sauveur des hommes...?» Térii répondit à peine: déjà l'autre lui avait inondé le visage, et jeté les paroles. Comme de nouveaux arrivants attendaient impatiemment sur le bord, il dut leur faire place.
Il s'ébroua sans bien comprendre, mais satisfait et mieux attentif à sa personne: il était chrétien! non plus Térii l'Ignorant. Térii... quel nom stupide! Aussitôt, il voulut s'en dépouiller, et comme il murmurait au hasard le premier mot qui l'eût fait rire à son retour, et qu'il eût retenu, «Iakoba», il dit gravement: «Je me nommerai Iakoba». Ensuite il tâta ses membres, ainsi qu'il avait fait jadis dans la nuit du prodige: ses membres gardaient leur forme et leur couleur. Il ne lui parut point que son haleine fut plus longue ni ses yeux plus habiles à lire les présages, dans le ciel. Une grosseur qu'il portait sur le pied gauche n'avait pas rapetissé. Ses dents ébréchées ne s'étaient point aiguisées de nouveau. Une fois de plus, malgré son double effort, le prodige et le baptême, rien ne changeait dans son corps d'homme vivant... que son nom peut-être. Il en conçut une fierté, avec un dépit.
Or, les promesses et l'espoir avaient été si grands et si fervents parmi ses compagnons, qu'il se reprit à attendre encore, et considéra la foule: tous les gens autour de lui restaient semblables à eux-mêmes par la démarche, le nombre de leurs pieds et les gestes de leurs figures. Quoi donc! Etait-ce seulement les pensers cachés des entrailles qui devaient s'illuminer?... «La lumière de vie...» avaient assuré les envoyés du dieu... Il s'inquiéta de ne point s'en éblouir encore. Bien qu'à dire vrai, mieux eût valu jouir par toute sa personne, plutôt qu'en paroles obscures, des bienfaits promis.—Un court gémissement lui fit tourner la tête: l'aveugle Hiro, baptisé suivant son désir sous le nom de Paolo, revenait de la rivière, et toujours aveugle. Derrière lui tâtonnait la longue file des hommes aux yeux morts, et toujours morts.—Ceux-là non plus n'avaient pas rencontré la Lumière.
[LES HÉRÉTIQUES]
Ce jour-là, comme bien d'autres jours nombreux déjà depuis la cérémonie, Térii,—qui ne se disait plus Térii, mais Iakoba,—s'employait à louer le Seigneur. Tous les hommes Lui doivent d'interminables remerciements; et, plus que tous les hommes, celui qui tiré au hameçon d'un tel abîme d'ignorance avait été, presque à son insu, conduit vers le baptême, et revêtu sitôt du beau nom fort avantageux de chrétien. Iakoba était celui-là. Non plus que ses compagnons il ne percevait exactement encore les profits de sa dignité nouvelle. Néanmoins, d'une lunaison à l'autre il s'obstinait à les attendre sans défiance; car le Livre disait:
«L'Eternel est mon partage et mon calice.—Un héritage délicieux m'est échu». L'on ne pouvait savoir, de l'héritage ou du calice, ce qu'il fallait désirer par-dessus l'autre, mais, pour être obscurs, l'un et l'autre de ces mots promis n'en restaient pas moins admirables. Le chrétien répétait donc sans lassitude:
«Un héritage délicieux m'est échu...