—E! Térii! é!» interrompit mal à propos un petit garçon essoufflé, glissant la tête entre deux bambous. Le chrétien méprisa ce stupide enfant qui venait jeter, au milieu de la prière, un vieux nom désormais perdu... L'autre se reprit:

—«E! Iakoba! Voici Paofaï tané, Paofaï Térii-fataü qui marche près de l'eau... Il dit que tu es son ancien fétii. Viens le voir, et parler...»

Une grande vision brève des courses d'autrefois, par les chemins de Havaï-i, sauta devant les yeux du converti, comme avait surgi déjà, pendant le baptême, le mauvais souvenir païen. Iakoba serra les paupières: il voulait étrangler ces niaiseries, les chasser loin de son regard, parce qu'elles déplaisent au Seigneur. Mais il les sentit s'enfoncer en lui-même, et dit avec rudesse à l'enfant:—«Vois, je répète les prières; laisse-moi!» Puis il tourna le feuillet. Il hésita devant les nouveaux signes: malgré la vertu de son rang et que, ces trois lunaisons passées, il les ait tout entières données à contempler le Livre, certains mots le rebutaient encore; il répéta:

«L'Eternel est mon partage et mon calice—un héritage délicieux...»

—«Aroha! Térii a Paraü-rahi!» Paofaï parut. Sa bienvenue sonna fortement. Mais le chrétien, sans trouble, continua de parler au Seigneur:

«Un héritage délicieux m'est échu,—une belle possession m'est accordée...» Décidément, ses yeux malhabiles le décevaient. Il feignit quand même, devant l'autre, une grande assurance en récitant au hasard. Enfin, pliant le Livre: «Améné», prononça-t-il sans hâte. Puis il répondit au salut de l'arrivant:—«Que tu vives en Kérito le vrai dieu.» Et il lui tendit la main.

Le vieillard ricana:—«Toi aussi, Térii, comme tous les autres? La honte même! Les gens de Tahiti sont devenus les petits chiens des étrangers; des petits chiens bons à rôtir!» Il siffla de haine et vint s'asseoir sur les nattes. Son dos était penché comme un tronc de haári fléchi par le vent maraámu: mais le vieil homme en imposait encore. Bien que l'accoutrement fut resté celui d'un païen sans aveu, il traînait dans les plis du maro blanc sacerdotal une imprescriptible noblesse. Iakoba fut saisi d'un respect inattendu. Il n'osait interroger. Tous deux se considéraient sans paroles. Enfin Paofaï conta son retour.

Il dit, avec des gestes dépités, le grand voyage sans profits et sans compagnon: puisque son fétii, son disciple, l'avait si tôt laissé en route. Il dit son arrivée étonnamment tardive dans la terre Vaïhu, et la déception de cette arrivée: un instant, il avait cru les signes-parleurs tout pleins d'enseignements... d'ailleurs, il en ramenait avec lui.—Et il prit à sa ceinture une palette de bois brun, polie par la peau des doigts, et sur laquelle s'incrustaient des centaines de petites figures, si confuses, si pressées, qu'elles pétillaient toutes et dansaient devant les yeux.

Iakoba parut s'impatienter. Sans répondre il considérait le chemin et la plage ainsi qu'un homme qui attend ou redoute la venue d'un autre homme. Paofaï parlait toujours pour soi-même:

—«Chacune de ces figures, bien chantée, désigne un être différent: ce poisson-là, nageoires ouvertes, est un dieu-Requin. Ceci représente: Trois-chefs-savants. On voit en plus la Terre, la Pluie, le Lézard mort. Voici la Baleine, et toute la suite des dieux-fardés: le dieu peint-en-rouge, le dieu peint-en-jaune, le dieu à l'œil-contourné. D'autres signes,—Paofaï les indiquait avec une hésitation,—sont moins discernables: Eclat-du-Soleil—une Chose-étrange—les Yeux-de-la-terre—Homme excitant le vent—deux Projets en tête... Hié!» siffla-t-il enfin, «mais après? après tout cela? Comment fixer, avec ces mots et ces figures éparses, une histoire que d'autres—qui ne la sauraient point d'avance,—réciteraient ensuite sans erreur?» Il se tapotait la cuisse du bout de la planchette-incrustée, et son regard passait, avec un dédain, sur Iakoba, toujours indifférent, et sur les signes illusoires: «Non! ce n'est pas là autre chose que les tresses nouées, si faussement nommées «Origine-de-la-Parole» et bonnes seulement à raconter ce que l'on sait déjà! et impuissantes à vous enseigner davantage... Les bois-intelligents? mieux vaudrait en façonner des bordés de pirogue, car dans cette misérable terre Vaïhu, on s'arrache le moindre tronc d'arbre; toutes ces promesses autour des signes... inventions de pagayeur fou!»