—«Les hommes de Moüna-Roa ont été bien avisés! Pourtant, le chef Tuti ne lançait pas de maléfices! mais vous, depuis—non pas deux lunaisons,—des centaines, vous honorez avec persévérance les maîtres survenus. Quand donc vous partagerez-vous leurs os?»

Iakoba frémit avec cette horreur prescrite au chrétien qui doit subir de telles impiétés. Il n'ignorait pas que le vieillard entendait seulement frapper, par ces paroles violentes, l'esprit de ceux qui les recueilleraient. Mais tant de gens pouvaient les redire aux chefs... Noté lui-même allait survenir, et les entendre... Cependant, Iakoba n'osait, malgré tout son ennui, chasser le vieux discoureur, et il dut écouter d'étonnants parlers de songe: Paofaï se savait malade—comme un homme qui nourrirait dans ses entrailles un atua justicier. Au milieu d'un sommeil double, il avait connu Tahiti-nui et toutes les îles de même race, de même ciel, se lamentant sous le regard de Hina sans pitié. Les terres, plus que jamais plantureuses et grasses, étaient vides, privées d'hommes vivants et de femmes pour cueillir les beaux fruits; les cimes désertes; les cavernes emplies de silence; la mer-abyssale immobile et sans rides. Il répéta:—«La mer sans rides, sans souffles, sans bruits, sans ombres, morne, et morte aussi.»

Puis, fermant la bouche, il regarda soudain avec défiance par-dessus l'épaule de Iakoba qui tressaillit, tourna et aperçut le Missionnaire entré à l'improviste. Le visage de Noté ne parut point surpris ni fâché.

—«Que tu vives... quel est ce fétii?

—Son nom est...» L'autre hésitait, sachant qu'un nom païen mordrait les oreilles du Piritané aussi durement qu'un appel de conque ou de tambour défendus. «Son nom est... Ioséfa.»

Le vieillard sauta, en dévisageant le chrétien au parler faux:

—«Homme menteur! mon nom est Paofaï, Térii-fataü! me crois-tu si débile que je perde le souvenir de mes mots, comme tu le fis, Térii au grand-Parler, sur la pierre-du-récitant?» Il ajouta:—«Je suis sacrificateur au maraè Papara!»

Noté répondit avec douceur:

—«Mon frère, il n'y a plus de maraè sur la terre Papara, ni sur aucune autre terre. Car l'arii-rahi, inspiré par le Seigneur, les a fait démolir et jeter à l'eau.

—Aué! vieux prêtre fourbe! Pas de maraè!» Paofaï, hurlant d'épouvantables menaces, secoua les épaules ainsi qu'un insensé, creva derrière lui la barrière de bambous, et s'en alla, marchant à grands pas irrités vers la mer.