Noté répondit que les fous dont il entendait parler n'étaient point ces pauvres insensés plutôt dignes de pitié que de haine, dont les paroles, divaguant sans mesure, restent néanmoins innocentes;—mais qu'il désignait par ce vocable méprisant ces mamaïa d'autant plus détestables qu'ils savaient leur folie, et s'y plongeaient abominablement. Au moins les ignorants d'autrefois avaient pour eux leur ignorance même,—bien qu'à dire vrai, la loi du Seigneur soit empreinte au cœur de tous les hommes!—Mais ces gens-là mélangeaient les rites, en inventaient d'autres, et leurs impiétés ne savaient pas de bornes. Les chrétiens, indignés, avaient eu raison de crier: «Mama-i-a! ce sont des fous!» Et les Missionnaires, avec plus de raison encore, renchérissaient: «Bien pis! ce sont des «hérétiques»!

Térii prit un air grave et réservé, et dit ne point connaître «ces gens-là».

—«Hélas», avoua Noté, «nul ne les connaît avec certitude. Ils se dérobent, se cachent, se dissimulent avec une déplorable habileté. On sait qu'ils se rassemblent la nuit dans la montagne, en suivant des chemins incoutumiers; personne encore n'est parvenu à surprendre, ni leurs actes—qui sont probablement épouvantables,—ni leurs noms, qui demeurent cachés.»

Noté poursuivit, sans perdre de vue le baptisé:

—«Alors, Iakoba, les chefs ont pensé à toi—car il faut que tous les chrétiens véritables, même ceux de la dernière heure, s'unissent et se défendent: ta conversion et ton baptême furent manifestement providentiels. On te dit, parmi tes compagnons, habile et rusé. Peu de gens encore devinent ton nouveau titre et tes vrais sentiments. Tu n'es pour tous qu'un voyageur indifférent, et nul ne s'inquiétera de ta présence dans la montagne où ils se réfugient. Tu écouteras donc leurs paroles, que tu retiendras aisément, et leurs noms. On dit qu'ils se réuniront ce soir dans la vallée Tipaèrui.

—Mais, ce sont peut-être des hommes malfaisants?» observa le chrétien. Noté le rassura: le Seigneur n'abandonne point ceux qui se remettent en Lui. Le disciple prêt à risquer, pour Le servir, un très faible danger, devient l'objet de toutes les faveurs.

«Alors, vraiment,» demanda Iakoba, «vraiment, j'aurai un maro noir?»

Une seconde fois Noté promit.

Soudain, le faré vibra de rires, de voix amies, d'appels, de petits cris amusés, et s'emplit de la troupe joyeuse des fétii de chaque jour. Ils revenaient du bain avec un grand délassement des membres, de la figure, des yeux, de toute la peau rafraîchie. Les oreilles d'Eréna se paraient de fleurs rouges, ouvertes elles-mêmes comme d'autres oreilles parfumées. Ses cheveux étaient ceints de feuilles menues et odorantes aussi, et sa poitrine respirait à travers la tapa ouverte. Aüté la pressait, toute étreinte, si bien qu'ils se glissèrent à la fois entre les poteaux d'entrée. Rébéka portait les maro mouillés, tordus à la hâte, et qui ruisselaient. Samuéla, fier d'un plein panier d'écrevisses, chantonnait un petit péhé jovial. Ils aperçurent le Missionnaire: sitôt Eréna-aux-Fleurs cacha les grandes corolles et couvrit son sein nu. Le pêcheur assoupit sa chanson. Toute joie tomba.