Mais je m'égare et j'en reviens à mon bon Maître que, disais-je, je m'amusais parfois à taquiner. La chose était facile: il me suffisait lorsque je le voulais, de faire allusion à ses origines auvergnates... Et si je touche incidemment à ce sujet, ce n'est point par goût pour les digressions, mais dans le but, au contraire, de fixer définitivement un point important.

Certain jour qu'il était d'assez méchante humeur—à cause d'un de ces sacrés homards qui ne voulait pas passer—il m'avait dit:

—Petite, tu raisonnes comme une Auvergnate!

Moi qui suis d'Aigues-Mortes, m'entendre appeler dérisoirement «Auvergnate» par quelqu'un dont le père est de Saint-Flour, cela me parut intolérable!

Je répliquai donc hargneusement:

—Auvergnate? C'est bien mieux vous...

A peine avais-je proféré cette insolence que je la regrettai. Je vis une flamme passer dans son regard:

—Petite, me dit-il sur un ton de fraternel mais ferme reproche, je vais t'expliquer... Il se peut que ma famille soit Auvergnate. Et même, puisque René Gillouin l'a dit, je veux bien l'admettre... Mais moi, je suis Lorrain... comme un autre, par exemple, serait militaire.

—Par profession?

—Non, petite, par vocation!... Je suis «devenu» Lorrain, comprends-tu? J'ai connu un homme que ses malheurs avaient rendu Polonais. De même, suis-je devenu, moi, Lorrain par ma volonté et mes efforts soutenus. Et plus j'ai eu de mal à acquérir cette qualité, moins on a de raison de me la contester...