Ceux qui ont approché Maurice savent qu'il a l'air toujours de sucer une pastille. On croit volontiers qu'il a dans la bouche une tablette de chlorate de potasse. Vingt fois j'eusse pu attirer son attention sur ce tic: je me suis gardée de le faire, car il y eût vu certainement le signe que je méconnaissais une de ses plus charmantes leçons.

... Malgré moi, on le voit, c'est au moment d'abandonner mon sujet que je semble m'y attacher avec le plus de ferveur. Ainsi, souvent, au moment des adieux se sent-on plus proche que jamais de ceux qu'on va quitter!

Mais quelle que puisse être mon inclination, la raison doit l'emporter.

Adieu donc! ô cher jardin intellectuel où j'ai passé des heures si délicieuses! Adieu, les belles allées droites des raisonnements péremptoires! Adieu, les petits chemins sinueux et capricieux fleuris de paradoxes imprévus! Adieu, les gerbes magnifiques et les bouquets subtils dont je revenais exquisement chargée! Il me faut vous quitter!

Si j'eus, jadis, une joie de petite fille vaniteuse, lorsque Maurice voulut bien donner mon nom à un de ses livres les plus étonnants, quelle volupté saine pour la femme que je suis devenue d'avoir pu évoquer à mon tour la personnalité de mon Ami, de mon grand Ami, que les événements rendent plus grand encore!

Sans compter d'ailleurs qu'ayant sur la plupart des fidèles de Marrès cette supériorité d'avoir été mêlée si intimement à sa vie, c'est en quelque sorte me hausser moi-même qu'exalter son mérite!

En sortant de la messe de Sainte-Clotilde, il m'arriva d'entendre un commandant de dragons dire tout haut: «Marrès?... c'est un de Mun pour petits bourgeois... mais en temps de guerre, il ne faut pas se montrer trop difficile.»

Ah! mon officier, si vous n'aviez pas été en compagnie d'une si belle dame, comme je vous aurais demandé la permission de vous montrer votre erreur!

Que pareille opinion soit professée par ceux qui ne le connaissent point, je l'admets; mais vous, mon commandant, seriez-vous de ceux-là? Ne liriez-vous point l'Écho de Bordeaux, et, dans ce cas, quel officier êtes-vous donc?...

Gardez, mon commandant, gardez qu'un propos inconsidéré comme le vôtre, bienveillant peut-être dans son fond, mais dont la forme peut prêter à équivoque, ne soit recueilli par des détracteurs vigilants de Marrès, trop enclins à ne voir en lui que l'homme qui parle de la guerre avec d'autant plus d'abondance et d'autorité qu'il se garde de la faire.