—Il faudra que je raconte ça tout à l'heure à mes bons amis... Ça leur fera certainement plaisir!...
Anecdote charmante et simple, qui indique avec quelle aimable facilité Maurice consent à se discuter lui-même en même temps que les griefs qu'on peut lui vouloir adresser.
Comme je le plaisantais respectueusement un jour sur la mèche qu'il a, si je puis employer ces deux termes contradictoires, dressée à tomber sur ses yeux, je me permis de lui demander:
—Ne craignez-vous pas qu'un jour quelque stupide caricaturiste ne s'empare de ce détail, et ne cherche à l'exploiter en dérision contre vous?
—Bérénice, me dit-il, tu raisonnes comme une brosse à dents. Et je croyais à la vérité que tu connaissais mieux ma pensée! N'ai-je pas toujours dit qu'il faut, lorsqu'on en a, soigner ses manies, ses partis pris et ses ridicules, et lorsqu'on n'en a pas, s'efforcer d'en acquérir: c'est l'appareil où se révèle un spécialiste. De là sera déduit son caractère... Tu parles de ma mèche et tu crains qu'on n'en sourie? Innocente brebis! Ne t'ai-je pas confié cependant que cette mèche était, non point la conséquence d'un vœu, mais le résultat d'une volonté esthétique préconçue et ferme? Crois-tu qu'il soit indifférent pour un philosophe, pour un littérateur, de ressembler à son marchand de cravates? A Paris, il faut avoir un type: de là, ma mèche. Originalité, mais non point futilité. Si tu m'as observé, Bérénice, tu dois savoir que, le plus naturellement du monde et sans que je n'y sois plus moi-même pour rien, ma mèche participe extérieurement aux émotions de mon âme? Que je sois agressif ou placide, abattu ou alerte, joyeux ou inquiet, ma mèche n'est pas la même: elle provoque ou apaise, elle se plaint ou encourage, elle s'amuse ou se lamente! Quand, à la Chambre j'ai dit son fait à Rousseau, ma mèche n'était pas la même que lorsque j'ai dit la grande pitié des églises de France! Regarde mes photographies dans les journaux illustrés et dis-moi si ma mèche de champ de bataille n'est pas une trouvaille?
—Certes...
—Alors, ne me pose plus de questions aussi sottes que celle qui vient de motiver mes paroles...
J'ai tenu à noter ce petit discours, auquel je n'ai pu malheureusement conserver toute sa grâce légère, parce que j'y vois et qu'on y trouvera la plus fine des leçons de psychologie sociale et parisienne: il faut cultiver ses particularités!
Enlevez ses cheveux à M. Pichepin, et c'est à peine s'il restera un poète; ôtez à Mme Dieulafayt son pantalon... je veux dire: habillez-la comme les autres femmes, et elle passera inaperçue! Montesquieu dans ses Lettres persanes avait entrevu cette théorie si délicieusement déduite par mon Maître.
Guérissons-nous donc de nos défauts, mais gardons nos particularités si, du moins, nous aspirons à quelque notoriété.