Le bureau de la presse rendait de tels services au gouvernement, qu’il l’avait divisé en deux sections : l’une, attachée au ministère de l’intérieur, était spécialement chargée d’agir sur l’opinion en Allemagne ; l’autre, dépendant du ministère des affaires étrangères, s’appliquait à obtenir en France, en Autriche, en Italie, en Angleterre, l’insertion d’articles favorables à la Prusse.
Ces articles, aussitôt retraduits en allemand, étaient communiqués aux journaux et servis au public comme l’opinion des Français, des Italiens, des Anglais sur la politique prussienne. Ne fallait-il pas préparer l’annexion du Schleswig-Holstein et la guerre de 1866 ? A force de l’entendre dire par les cent mille voix de la presse de l’Europe entière, le peuple allemand finit par croire que la Prusse seule était capable de présider aux destinées de l’Allemagne, et qu’à elle seule appartenait la suprématie politique.
Pendant l’armistice et les préliminaires de paix de Brunn et de Nikolsbourg, Stieber, qui comprenait quel puissant auxiliaire le gouvernement avait trouvé dans les journaux, proposa au comte de Bismarck d’établir une annexe au « Bureau central des nouvelles ». L’idée fut vivement approuvée par M. de Bismarck, qui mit Stieber à la tête de cette agence cachée.
La presse européenne fut alors inondée de télégrammes, de correspondances, d’articles de fond, qui tendaient à représenter la majorité de l’Allemagne comme désireuse de s’unifier sous la dictature prussienne ; on répétait jusqu’à satiété que tous les adversaires de la Prusse étaient inspirés par Rome et devaient être considérés comme des ultramontains plus ou moins déguisés. Ce dernier argument était surtout calculé de manière à faire impression sur la presse libérale en France et à endormir sa vigilance.
Ce bureau central des nouvelles prit d’autant plus d’extension, que les fonds restés à titre d’indemnité pour le roi de Hanovre ayant été refusés par ce prince, qui maintenait l’intégrité de ses droits, ces millions purent être consacrés à alimenter la fameuse « caisse des reptiles », et employés à acheter des journaux, à en créer d’autres, et à apaiser par des arguments irrésistibles les scrupules de conscience de certains écrivains. Stieber fut souvent chargé de ces négociations délicates ; il eut un certain temps le maniement de la « caisse des reptiles ».
Depuis cette époque, la fortune personnelle de Stieber prit une grande extension.
Le secret de l’attentat de Berezowski, ce « cadavre » que le chancelier et le conseiller intime avaient enterré de concert, dans la promenade nocturne du 5 juin, semblait les avoir rapprochés d’une manière tout intime. Leurs fréquentes conférences n’avaient plus lieu clandestinement dans le bureau de la Gazette de l’Allemagne du Nord, mais à la chancellerie même, dans la Wilhelm-Strasse. M. de Bismarck ne se lassait pas de demander à son grand policier des renseignements sur la petite cour du roi de Hanovre, qui résidait alors à Gmunden, dans la Haute-Autriche, mais qui entretenait à Paris un état-major nombreux et actif auquel les fonds ne manquaient pas.
A deux reprises, Stieber vint sur les bords de la Seine pour observer de près ce qui se tramait dans le petit entresol du faubourg Montmartre qui avait d’abord servi de bureau de rédaction au journal du roi de Hanovre : la Situation[37]. Tous les jeudis se réunissaient là les principaux chefs de l’émigration hanovrienne, les fidèles du vaincu de Langensalza, d’anciens généraux, des ministres, des courtisans du malheur qui continuaient à percevoir les émoluments de leur charge avec de fortes indemnités en sus. Là venait aussi, traversant la rue, le secrétaire de la rédaction du Temps, M. Albert Beckmann, qui faisait valoir son origine hanovrienne pour réclamer sa part de fidélité à son roi. Autour d’une table chargée de moos et de bocks, au milieu des nuages bleuâtres des meilleurs havanes et des plus purs caza-dorès, on discutait les chances d’une restauration prochaine, on composait même des chants et des couplets de revanche qui étaient ensuite colportés dans le pays.
[37] Un publiciste de grand talent, M. Grenier, était à la tête de la rédaction de cette feuille éphémère, qui fut en quelque sorte supprimée par le gouvernement français, sous la pression de M. von der Goltz, ambassadeur de Prusse.
Une de ces chansons commençait ainsi :