Pendant la période qui précéda la guerre de 1870, le gouvernement de Berlin s’appliqua tout particulièrement à propager ses vues et ses plans à l’intérieur et à l’étranger.

L’action sur les journaux fut une des principales préoccupations de M. de Bismarck.

La Révolution de 1848 avait arraché le bâillon qui tenait la presse muette. Il n’y avait plus de censure, les feuilles de l’opposition avaient toute latitude de dire des choses qui déplaisaient au gouvernement. Si les journaux officieux avaient joui de quelque crédit, le gouvernement s’en serait consolé. Mais quelque mielleuse que fût la prose des journalistes à la solde du ministère, elle n’attirait pas la plus petite mouche. Le public ne mordait qu’aux fruits défendus de l’opposition. Il importait donc de réagir au plus tôt. Ce n’était pas tout de tromper la diplomatie et les cours étrangères, il fallait encore tromper le peuple allemand lui-même.

Ce fut alors que fut fondé ce fameux « bureau de la presse » destiné à faire pénétrer d’une manière tout à fait occulte les idées ministérielles dans les journaux de l’opposition.

Stieber ne fut pas étranger à cette organisation dont les trames invisibles ne devaient pas tarder à envelopper presque toute la presse allemande. On enrôla une bande de plumitifs nécessiteux qui, à raison de 100 à 150 francs par mois, faisaient passer en contrebande, dans leurs correspondances aux journaux de province, des notes reçues directement du « bureau de la presse ».

L’art de manier et de confectionner l’opinion publique s’appliqua bientôt autre part qu’en Allemagne : en 1855, quand le gouvernement prussien demanda une allocation de 80,000 thalers (305,000 fr.) pour la police secrète, le ministère fit, le 19 mars, en pleine Chambre des députés, la déclaration suivante :

« On ne saurait exiger que la Prusse reste exposée sans défense aux attaques de la presse étrangère ; plus du tiers de la somme réclamée sera employé à réfuter et à repousser ces attaques. »

A dater de cette époque, les agents diplomatiques de la Prusse à l’étranger furent chargés d’entretenir des rapports clandestins avec les correspondants des journaux allemands et des journalistes indignes de ce nom.

A Paris, ces correspondants couraient les rédactions des principaux journaux sous le prétexte d’échanger des nouvelles, mais en réalité ils étaient plutôt chargés d’en donner, et comme ils les recevaient directement de Berlin par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, ils apportaient quelquefois de véritables primeurs, ce qui leur valait les bonnes grâces des rédacteurs en chef, qui, la plupart, ignoraient que ces correspondants de diverses nationalités fussent inspirés par le bureau de la presse.

L’existence de ce bureau de l’esprit public n’était du reste pas encore connue en Allemagne. Un opuscule anonyme publié à Hildesheim, en 1855, avait fait de timides révélations. C’étaient les premières. La brochure fut immédiatement confisquée, et l’affaire étouffée.