Après avoir salué galamment l’impératrice dans sa loge, les souverains se portent devant la tribune, au centre d’un vaste demi-cercle formé par le brillant état-major qui les suit. Alors défilent devant eux les grenadiers graves et silencieux, les zouaves aux pittoresques costumes, les chasseurs de Vincennes alertes et vifs, les voltigeurs à la démarche gaie et pimpante, le plumet fixé à leur shako ; puis viennent les cent-gardes, ces centaures dont l’armure est à peu près aussi complète que celle des chevaliers du moyen âge ; les guides au costume chatoyant et théâtral, les élégants dragons de l’impératrice, régiment de sportsmen ; les cuirassiers, les cavaliers noirs ; et, pour finir, plus de cent pièces de canon magnifiquement attelés roulent avec fracas sur le gazon, suivies de cinq ou six mystérieux engins recouverts d’une housse de toile et traînés par deux chevaux.
Le public, dont la vieille fibre chauvine avait tressailli à la vue de ce bel attirail de guerre, saluait chaque nouveau régiment par de nouveaux hourras et des battements de mains prolongés. Et se parlant bas, tout bas à l’oreille, on se désignait du doigt ces engins mystérieux enveloppés d’une housse d’étoffe. C’était là cette terrible invention dont on parlait depuis quelque temps, l’instrument certain et irrésistible des futures victoires de la France, — la mitrailleuse.
Les calèches de la cour venaient de reprendre la route de la capitale ou tout au moins elles essayaient d’y parvenir, car de tous côtés affluaient les équipages et les voitures, chacun ayant hâte de gagner la grande avenue centrale pour effectuer le retour en évitant la cohue. Mais comme chacun avait eu la même idée, l’encombrement se produisait inextricable et enchevêtré, à tel point que les gendarmes et les plantons avaient dû bientôt renoncer à y mettre un peu d’ordre. Les équipages impériaux se trouvaient bloqués. Napoléon, assis dans la première calèche, avec le Tsar et le prince Wladimir, dit à l’écuyer de service qui galopait à la portière de se frayer de force un passage, afin de gagner une allée latérale, peut-être moins encombrée. M. Raimbeaux, l’écuyer de service, fit ranger les véhicules les plus proches, et la calèche impériale prit la direction d’une contre-allée. La foule était très compacte en cet endroit, une foule endimanchée et de belle humeur, riant, jacassant, s’amusant franchement. M. Raimbeaux, regardant de tous côtés pour savoir quelle direction il convenait de prendre, aperçut un jeune homme qui, se détachant d’un petit groupe, s’élançait au-devant de la voiture. Instinctivement et sans se rendre compte du motif qui le faisait agir, l’écuyer donna de l’éperon à son cheval, la bête se cabra… et tout à coup s’abattit sur le sol. Une balle de pistolet tirée par l’homme venait de la frapper au front. Une seconde détonation retentit, mais la balle se perdit dans les arbres. L’agent de Stieber, qui n’avait pas quitté Berezowski, et qui l’observait avec des yeux de lynx, avait vu le jeune Polonais diriger son arme sur le Tsar. Prompt comme l’éclair, il avait donné un coup de poing au bras du meurtrier, et le projectile destiné à l’empereur de toutes les Russies avait passé par-dessus la tête de l’autocrate.
La foule s’était emparée de l’auteur de l’attentat. Elle le roua de coups avant de le remettre aux sergents de ville. Les deux souverains s’étaient embrassés et avaient adressé de chaleureuses félicitations à l’écuyer. Déjà la nouvelle de l’attentat s’était répandue avec la plus vertigineuse rapidité, et de toutes parts on accourait pour tâcher d’apercevoir l’assassin, qui, tout jeune, très convenable d’aspect et fort modeste de maintien, n’avait nullement l’air d’un criminel féroce.
Le reste est suffisamment connu. Interrogé par M. Rouher et le comte Schouwaloff, chef de la police russe, Berezowski déclara qu’il avait voulu venger la Pologne, sa patrie. Il refusa d’ailleurs de nommer des complices et assuma toute la responsabilité de l’acte qu’il avait commis.
Le jury de la Seine, comme l’avait prévu M. de Bismarck dans son entretien avec Stieber, se laissa émouvoir par la jeunesse et les bons antécédents de l’accusé ; d’ailleurs, les sympathies pour la Pologne étaient très vives dans la bourgeoisie parisienne. On accorda à Berezowski des circonstances atténuantes, et Alexandre II se montra très froissé du verdict.
Trois ans plus tard, à la veille de la guerre entre l’Allemagne et la France, et pendant toute la durée de la campagne de 1870-1871, le Tsar ne prouva que trop qu’il n’avait pas oublié cet affront.
Ainsi se réalisaient toutes les prévisions de M. de Bismarck.
IX
M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique. — Pourquoi fut fondé le « bureau de la presse ». — L’allocation de 305,000 francs destinée aux journaux étrangers. — Relations des agents diplomatiques prussiens avec les journalistes. — Le bureau de la presse divisé en deux sections. — Comment fut préparée la guerre de 1866. — Stieber à la tête du bureau de la presse. — Ses voyages à Paris. — Surveillance de l’émigration hanovrienne. — Stieber réussit à inventer un complot. — Ses relations avec la haute bohème internationale des journalistes. — L’espionnage prussien établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.