L’envoyé de la rue de Jérusalem se retira.
Une heure plus tard, Stieber, qui avait remis sa barbe postiche et sa perruque, sortait de l’hôtel de l’ambassade et allait rejoindre son agent à l’endroit convenu. Celui-ci lui confirma tous les renseignements antérieurs et ajouta que le jeune Polonais, qui avait été « filé » toute la journée, avait fait emplette d’un revolver et d’un paquet de cartouches chez un armurier du boulevard Sébastopol. Il avait dîné très frugalement dans un établissement de bouillon du quartier ; l’agent s’était installé à une table voisine. Le soir, le jeune Polonais était rentré dans sa chambre d’hôtel garni ; et il était certain qu’il n’en ressortirait que le lendemain matin.
L’agent reçut pour instruction de ne pas quitter, le lendemain, Berezowski d’une semelle et de s’adjoindre deux autres agents. Il fallait surtout se trouver auprès du Polonais au moment où il tenterait d’exécuter son projet, de façon à en empêcher l’accomplissement.
Le conseiller intime reçut de son séide l’assurance que tout se passerait selon ses instructions.
Le 6 juin 1867, plus de 300,000 curieux étaient massés autour de la grande enceinte de Longchamps et dans toutes les parties du Bois. Les tribunes établies sur le champ de courses craquaient sous le poids des spectateurs et des spectatrices ; celles-ci rivalisaient entre elles de richesse, de luxe et de goût. Toute la « crème » de la société parisienne et la fleur des étrangers que l’Exposition avait attirés étaient là, le regard attaché sur l’imposante armée de 40,000 hommes massés dans l’enceinte des courses, armée d’élite composée des plus beaux régiments, splendidement vêtus. Les cuirasses d’argent et d’acier, les larges plastrons, les plaques des bonnets à poils, les piques des lances, les milliers de baïonnettes étincelaient au soleil, car le ciel aussi était de la fête.
A midi, un immense mouvement se produisit dans cette foule, mouvement de joie, d’enthousiasme chez plusieurs, chez tous, mouvement de profonde curiosité.
Des hourras éclatent, on agite des mouchoirs et des chapeaux, des acclamations saluent l’arrivée des calèches de la cour attelées à la Daumont, qui viennent de déboucher de la Cascade, amenant l’empereur Napoléon III, ses hôtes et la cour. Tandis que l’impératrice, rayonnante de beauté et d’orgueil satisfait, prend place avec ses dames dans la grande tribune du milieu, les trois souverains montent de magnifiques chevaux que des piqueurs en livrée verte tiennent en main à la grille d’entrée du champ de courses. L’empereur Napoléon au milieu, Alexandre II à sa droite, Guillaume de Prusse à sa gauche, les trois monarques s’avancent sur le front de bandière, suivis à quelque distance d’un fouillis brillant de 200 officiers de toutes nations, empanachés, casqués, bottés, couverts d’or, de broderies, de rubans, de décorations.
Les troupes présentent un admirable coup d’œil.
Napoléon III est radieux ; la figure fatiguée d’Alexandre II s’épanouit et sourit doucement à la vue de ce beau spectacle militaire ; le roi de Prusse, sérieux, presque renfrogné, semble tout examiner, tout étudier, jusqu’au moindre détail des buffleteries ou des cartouchières.