« Papa Stieber » fit entendre un sourd grognement :
— Si cela ne dépendait que de moi ! Mais vous savez que le roi, notre maître, veut que l’on mette des gants… tâchez de vous arranger à l’amiable ; du reste je verrai ce directeur féroce…
— Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à mon vaudeville, il faut que j’achève le dernier acte… A propos, il n’y a pas de cigares ici ?
— Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant une caisse sur la table.
— Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux pas de ces dons d’amour « envoyés par les âmes charitables de la mère patrie », à raison de quatre gros le paquet…
— Soyez tranquille ! répondit le commissaire, voyez le cachet, les cigares viennent de Brême… ce sont des havanes…
— A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant ses poches de cigares. Et il se retira en fredonnant les derniers vers de son couplet.
— Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je m’en vais rue de Provence porter ces journaux à M. de Bismarck… Mais quel est ce bruit ?
Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son attention fut attirée par un groupe de gens qui entouraient un homme de quarante ans environ, à l’allure paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à administrer une correction très rude à un enfant d’une dizaine d’années, qu’il tenait par l’oreille. Dans la foule, les uns prenaient parti pour l’enfant en s’indignant contre l’homme, d’autres au contraire disaient : « Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit à porter des journaux aux Prussiens. » Ces mots firent dresser l’oreille au conseiller intime ; il appela par un signe un des gendarmes qui se promenaient constamment devant la maison du boulevard du Roi : « Conduisez-moi ces gens-là au commissaire Kaltenbach, » dit-il au grand gaillard haut de six pieds, coiffé d’un énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme joua des coudes, écarta la foule à droite et à gauche, et prenant au collet l’homme et l’enfant, il les poussa tous deux dans la maison.
Cette arrestation excita les murmures de la foule qui s’était amassée. « Cela le regarde, c’est son fils, s’écria une femme du peuple, il le corrige et il a bien raison, faut pas élever des petits espions !… » Quelques murmures se firent encore entendre, mais sur un autre signe de Stieber les gendarmes tombèrent à poings fermés sur les premiers curieux qui se trouvaient à portée de leurs mains.