M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la rue de Provence, tandis que le gendarme, fidèle à la consigne, introduisait l’homme et l’enfant dans les bureaux de la police de campagne. Dès que le gamin aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à pleurer : « Voici le monsieur qui m’a donné l’argent, hi, hi, hi… tu vois bien… père, que ce n’est pas un Prussien, hi, hi, hi. »

L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même si vraiment ses parents étaient partis du Chesnaye et obéissant à une sorte d’instinct, le petit Raymond, au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon, avait poussé droit sur Versailles, marchant à travers bois, se glissant comme une couleuvre au milieu des sentinelles ; il avait réussi enfin à pénétrer dans la ville par la porte de Montreuil. La première personne qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là avait eu affaire chez un entrepreneur. Bien entendu le père et le fils s’embrassèrent de bon cœur, tout à la joie de se retrouver. Le petit raconta son aventure, l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs et des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le « monsieur de Versailles… »

Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens ; il les détestait même depuis qu’ils lui avaient enlevé par réquisition sa jument « Cocotte ». Aussi, en apprenant, — car il vit clair tout de suite, — que son garçon avait servi d’espion inconscient aux « têtes carrées » comme il les appelait, il entra dans une grande fureur et administra au pauvre petit colporteur une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent la foule et attirèrent l’attention du chef de la police.

Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis en présence de son petit messager. Il tenait essentiellement à ne pas être reconnu à Versailles ; il menaça le père Raymond et son fils de les faire mettre en prison tous deux s’ils se montraient dans la ville. Puis il les fit reconduire tous deux au Chesnaye par un gendarme.

— Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares brêmois, il va falloir chercher un autre pourvoyeur de journaux.


Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après avoir suivi d’un pas déjà familier le boulevard du Roi, il avait tourné court à l’avenue de Saint-Cloud et s’était engagé dans une rue qui paraissait encore plus tranquille, plus déserte, plus morne que les autres. Dans cette partie écartée de Versailles, les maisons étaient presque toutes dissimulées derrière les grands arbres des jardins ; c’est à peine si les toitures perçaient les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe au-dessus des marronniers et des acacias annonçait que cette solitude était habitée. Vers le milieu de cette paisible rue de Provence, au no 12, une banderole sale, fixée à une branche, flottait au vent, avec cette inscription en grosses lettres : Norddeutsche Bundeskanzlei (Chancellerie de l’Allemagne du Nord). Deux gendarmes se promenaient devant la grille ; à l’intérieur un factionnaire montait la garde ; devant un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant à présent de poste, quatre ou cinq soldats fumaient de courtes pipes et rêvassaient de victoires, de patrie, de Gretchen et de knœdel à la choucroute.

Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier sortit du petit pavillon ; ayant reconnu le chef de la police, il ouvrit aussitôt la grille fermée à clef et laissa passer le conseiller intime en le saluant militairement.

Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait à travers les arbres les blanches maçonneries, ornées de quelques fresques.

Au moment de monter le perron, un individu de moyenne taille, plutôt petit que grand, un peu replet, portant lunettes et tenant un gros livre sous le bras, vint du jardin et héla le conseiller intime.