— Tiens ! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci. Comment cela va-t-il ?
— Très bien, monsieur le conseiller ; c’est « le chef » que vous venez voir ?
— Sans doute.
— Ah ! tâchez donc de le dérider, je ne sais pas ce qu’il a, il est d’une humeur massacrante. Il a dîné hier soir chez le prince royal ; quelque chose doit lui avoir déplu… Wollmann, son valet de chambre, raconte qu’il est rentré des « Ombrages » furieux. Et cela continue… Je devais lui soumettre aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour préparer les esprits à la proclamation de l’empire d’Allemagne. Ce matin, je vais lui porter mon travail, il me reçoit comme un chien dans un jeu de quilles : « Je me moque pas mal de votre grimoire », m’a-t-il dit, à moi, son journaliste favori !… Tâchez de l’apaiser, monsieur le conseiller… n’est-ce pas ? nous vous en remercierons tous.
Dans la maison du chancelier, le Dr Busch était le journaliste à tout faire, l’agent secret servant d’intermédiaire entre les feuilles complaisantes et la caisse des « reptiles ». Il était chargé de préparer, sous l’inspiration du chancelier, l’opinion publique en Europe. Quand un article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait pas de lui dire : « Il faut que cet article fasse des petits. » A chaque instant, le chancelier recommandait à Busch de parler dans les journaux des cruautés des Français, de leurs violations de la convention de Genève, de leurs instincts sauvages[45].
[45] Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un nouvel emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela M. Busch et lui dit : « Il serait bon de faire ressortir dans la presse le danger que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement. Il peut se faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du gouvernement actuel ne fût pas reconnu par celui avec lequel nous ferons la paix, et que nous fassions mettre cela au nombre des conditions de paix. Il faudrait, en particulier, que cet avis soit donné par la presse anglaise et par la presse belge… »
A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les Tablettes du Dr Busch :
« Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L… fait insérer dans l’Indépendance belge le chapitre Gambetta-Trochu. »
Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète :
« Écrit différentes lettres, avec invitation à rédiger des articles… » Il fallait surtout entretenir « l’incertitude et la discorde parmi les partis en France ». Le secrétaire de M. de Bismarck fait, dans son journal intime, cette remarque bonne encore à méditer : « … Napoléon nous est indifférent ; nous n’avons nul souci de la République ; mais c’est le chaos qui nous est utile. »