Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier, Stieber avait pénétré dans le vestibule ; un domestique, correctement vêtu de noir, avait ouvert une porte vitrée, et le chef de la police était entré dans le cabinet de travail de M. de Bismarck.

Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre de satin noir doublée de soie jaune et nouée par une grosse cordelière blanche dont il maniait nerveusement les glands, se promenait avec agitation, sa grosse face contractée par la colère. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre police, monsieur ! fit-il en apercevant le conseiller Stieber. Vous surveillez bien les gens, on peut s’en rapporter à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M. O’Sullivan, Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici comme chez lui ?… » Et sans attendre la réponse, M. de Bismarck continua : « On finira par me dégoûter du métier. Hier, je dîne chez le prince royal, cela m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part aussi bien que chez moi avec mon secrétaire Bucher, mon cousin Bohlen et le petit Busch, mais enfin je m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté d’un monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage commence à m’assassiner de ses conseils, de ses idées sur la politique, sur la conduite de la guerre, le bombardement de Paris, sur l’alliance prusso-russo-américaine, que sais-je encore ? Cela a duré ainsi jusqu’au café. Chaque mot, une bêtise ! Et tout cela en ayant l’air de me faire la leçon, me traitant de cher collègue sous prétexte qu’il a été ministre des États-Unis à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper ou même de dire à cet infatigable bavard : « F…-moi la paix, mêlez-vous de ce qu’il y a dans votre assiette et laissez-moi tranquille. » Il a bien fallu me taire et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse qui nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain, qui prenait mon silence pour de l’attention et du recueillement, continuait de plus belle. Finalement j’ai attrapé une migraine à tout casser… Comment laisse-t-on circuler dans Versailles des gens aussi bavards et aussi ennuyeux ? »

Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que ce M. O’Sullivan, diplomate américain et journaliste, était sorti de Paris sous pavillon parlementaire avec plusieurs de ses compatriotes ; qu’il paraissait très bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les plus assidus du casino du duc de Cobourg-Gotha. C’est ce prince qui l’avait présenté à notre Fritz, et c’est sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été invité à ce dîner. « Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me défier d’un personnage qui a de si puissantes relations, et comment me serais-je permis de prendre des mesures contre un homme invité à dîner chez son Altesse ?

— Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci, mais toujours grondant, que Versailles serve de rendez-vous à tous les aventuriers politiques, à tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à tous les bummler (badauds). Nous en avons assez dont nous ne pouvons pas nous débarrasser… Qu’est-ce que cet Américain vient faire ici ? Il se trouvait mal à Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de là-bas est suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans les vingt-quatre heures. C’est entendu, n’est-ce pas ?

— Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier chez Son Altesse le prince royal…

— Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres du prince ou sous les miens ? Faites comme je vous dis, je prends tout sur moi.

Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux qui venaient de lui être remis par son collègue Kaltenbach. A cette vue, les traits de M. de Bismarck s’éclairèrent.

— A la bonne heure ! s’écria-t-il. La lecture des feuilles parisiennes, — cela me renseigne et me distrait… Autre chose. Voici maintenant un nouvel avis que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on prépare contre moi… Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il en est. — A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et que j’ai fait arrêter ? Sait-on qui c’est ?

— Excellence, cet individu a été immédiatement conduit au lycée, puisqu’il prétendait y être employé comme domestique ; le concierge ainsi que l’économe l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très propice pour ce genre d’entretien, à une cuisinière qu’il courtise. Le fait a été reconnu exact et l’économe du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à cause de son inconduite.