— Que l’on s’en garde bien ! s’écria M. de Bismarck, cet homme n’aurait qu’à s’en prendre à moi parce qu’il a perdu sa place… Il tenterait alors peut-être réellement de m’assassiner…
Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles, le chancelier avait l’esprit hanté de toutes sortes de visions d’assassinat, de tentatives de toute espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M. de Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par curiosité devant le numéro 14 de la rue de Provence, un farouche meurtrier ; il se souvenait que pendant la journée du 21 octobre, alors que l’approche des Français marchant sur Bougival et Saint-Germain avait causé une véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck avait failli tuer à coups de revolver quelques badauds qui le regardaient monter à cheval, toujours sous l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant de Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote.
Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on entrait chez lui presque comme on voulait, le chancelier se retranchait derrière les murs de la villa de Mme Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur lui. Il ne sortait jamais sans être suivi ou précédé par eux, et il était toujours armé. A cheval, il portait un grand sabre de cavalerie ; à pied, — même pour aller cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à sa femme, — il avait un revolver.
Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et de lui prouver qu’au milieu d’une population paisible, ennemie de toute violence comme celle de Versailles, sa vie ne courait aucun danger ; cette crainte perpétuelle d’un attentat rendait le chef de la police précieux, nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre au directeur du lycée de ne pas renvoyer le domestique qui, la veille, avait en effet suivi, sans se douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné à plusieurs reprises en donnant de vives marques d’impatience. Arrivé devant la grille de la villa Jessé, il ordonna aux gendarmes de faction de s’emparer de l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations, fut traîné au bureau central de la police.
M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint avec Stieber de différents objets, puis au moment où le chef de la police prenait congé de lui : « N’oubliez pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan, répéta le chancelier… Et puis priez le petit Busch de m’apporter son article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre docteur, il faudra que, pour le dédommager, je trouve sa prose excellente. »
M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un diplomate amateur qui, ennuyé d’être en disponibilité depuis qu’un incident l’avait contraint à résigner ses fonctions de ministre de la république américaine en Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager de paix entre l’hôtel de ville de Paris et le quartier général de Versailles. Profitant des relations qu’il avait nouées en Amérique avec un jeune écrivain français, M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre, avait créé avec M. Ernest Picard un journal : L’Électeur libre, M. O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement de la Défense nationale. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que l’on avait affaire à un personnage dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat.
Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait surtout à singulariser son journal et à attirer l’attention quand même, au risque de faire de la politique germanophile, avait accueillis et dans lesquels M. O’Sullivan s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques sur l’armée allemande, achevèrent de rendre l’Américain tout à fait suspect à l’hôtel de ville. Ce fut donc avec une très grande satisfaction qu’on lui délivra le passeport l’autorisant à quitter la grande cité assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles, M. O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses articles dans le feuilleton du Moniteur de Versailles, qui venait d’être créé, et grâce à ce passeport il s’était insinué d’abord dans la société du duc de Cobourg et des princes, qui faisaient leur campagne autour des tables à six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons de jeu du « Quinze » installés dans les appartements particuliers du duc Ernest, au premier étage des Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant Américain était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci, qui ne dédaignait pas de temps à autre de jouer un petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait rien trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur à côté du chancelier.
L’Américain était loin de se douter des résultats fâcheux qu’aurait pour lui la faveur inespérée de la veille ; il était au contraire persuadé d’avoir fait une impression très grande sur l’homme d’État allemand, il se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de l’Europe. Aussi fut-ce d’un pas plein d’assurance, portant haut la tête, qu’obéissant à une convocation de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé qu’on allait lui confier une mission extraordinaire. Hélas ! il tomba de son haut quand le conseiller intime lui enjoignit de faire ses malles et de vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre heures.
Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua ses hauts protecteurs, mais Stieber se borna à lui répondre froidement : « Invoquez Dieu le père si vous voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever par mes gendarmes et conduire en Prusse, où vous passerez en conseil de guerre. » L’Américain se le tint pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt à travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit qu’un officier ou un fonctionnaire quelconque avait eu l’honneur d’une invitation à dîner chez le prince royal, on ne se privait pas de dire : « Encore un qui va être expulsé ! »